Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

LA SCIENCE : UNE CHANCE POUR LA RELIGION ?

(article paru dans "les Cahiers Rationalistes" N° 595)

 

 

Dans le cadre du colloque de l'Union Rationaliste: "Science et Laïcité", l'un des propos les plus originaux entendus lors des premières communications sur "Religions et recherche scientifique" fut celui du dominicain Jacques Arnould (qui s'intéresse tout particulièrement à la théorie darwinienne): "La science est une chance pour la religion". Mon intention est de réfléchir sur cette affirmation.

 

La science une chance?

 

Réponse affirmative quand on sait qu'elle a fait considérablement évoluer la pensée catholique depuis la "crise moderniste" (1) du début du XX ème siècle, d'une conception concordiste (la bible s'accorde avec l'histoire et le science) à une conception de l'exégèse très ouverte, surtout quant au chapitre de la Genèse. On connaît en effet la prise de position de Jean-Paul II:

"…De nouvelles connaissances conduisent à reconnaître dans la théorie de l'évolution plus qu'une hypothèse. Il est en effet remarquable que cette théorie se soit progressivement imposée à l'esprit des chercheurs, à la suite d'une série de découvertes faites dans diverses disciplines du savoir. La convergence, nullement recherchée ou provoquée, des résultats de travaux menés indépendamment les uns des autres, constitue par elle-même un argument significatif en faveur de cette théorie." ( 2)

Précisons que Jean Paul II n'accepte que l'évolution organique: "les théories de l'évolution qui, en fonction des philosophies qui les inspirent, considèrent l'esprit comme émergeant des forces de la matière vivante ou comme un simple épiphénomène de cette matière, sont incompatibles avec la vérité de l'homme."(2)

Ajoutons l'avis du théologien J M Maldamé, membre de l'Académie pontificale des sciences, proclamant sans obscurité que la géologie et l'anthropologie montrent que la lecture historique du Péché originel est une erreur : "…la lecture historicisante du texte biblique est désormais impossible. L'interprétation ancienne ne correspond pas aux faits. […] Toutes les tentatives de concordisme sont fausses dès le principe. Les imposer au nom de la foi relève de la mauvaise foi ". ( 3)

Restons-en à ces déclarations (car il y en a de plus téméraires! - Cf infra) et montrons qu'elles doivent conduire à de graves conséquences pour la religion catholique.

 

La science, une menace?

 

Pour J. Arnould la science n'apparaît nullement menaçante, en témoigne le titre du dernier chapitre de son récent ouvrage (4): "Dieu et Darwin, sans complexe."

N'est-ce pas un peu présomptueux? L'auteur parle d'ailleurs lui-même de la "mise à l'épreuve " de la foi du chrétien (p 272). La plus grande épreuve, à mon sens, pour un catholique partisan de l'Evolution selon la conception de Jean Paul II ( acceptation de l'évolution organique mais intervention divine - le "saut ontologique" - pour le psychisme humain) est l'épreuve de la réalité du mal.

Le statut du mal, dans le catholicisme, est en effet en étroite relation avec ses dogmes, plus spécialement le dogme du Péché Originel. Or J. Arnould parle bien peu des rapports science - dogmes. Il dit cependant (p 275) que "le chemin de la théologie n'est pas aisé" ( comme je le comprends!..) et que la "répétition à l'identique d'un dogme figé…est mortifère". (p 275) Par cette dernière assertion, le théologien est en contradiction avec son optimisme annoncé et avec son Eglise, car le Magistère a toujours défini un dogme, une fois solennellement établi, comme une vérité intangible, immuable, immutable, quant au fond, la forme pouvant cependant changer. Je laisse parler Vatican I:

"Si quelqu'un dit qu'il est possible que les dogmes proposés par l'Eglise se voient donner parfois, par suite du progrès de la science, un sens différent de celui que l'Eglise a compris et comprend encore, qu'il soit anathème!" (Concile Vatican I - 1870 - Session III – canon IV – art. 3)

 

L'encyclique "Pascendi…" (1907) de Pie X va dans le même sens:

                "C'est pourquoi aussi le sens des dogmes doit être retenu tel que notre Sainte Mère Eglise l'a une fois défini, et il ne faut jamais s'écarter de ce sens, sous le prétexte et le nom d'une plus profonde intelligence." (§38)

 

Le catéchisme officiel quant à lui déclare:

"La charge d'interpréter de façon authentique la Parole de Dieu, écrite ou transmise, a été confiée au seul Magistère vivant de l'Eglise dont l'autorité s'exerce au nom de Jésus-Christ, c'est à dire aux évêques en communion avec le successeur de Pierre, l'évêque de Rome." ( § 85)

 

   En ce qui concerne le dogme du péché originel, le § 389 du Catéchisme de l'Eglise catholique énonce:"

"L'Eglise qui a le sens du Christ sait bien qu'on ne peut pas toucher à la révélation du péché originel sans porter atteinte aux mystères du Christ."

 

Or il se trouve que l'acceptation de la théorie de l'évolution "touche" incontestablement à ce dogme à tel point qu'il le rend obsolète! Aujourd'hui les théologiens ne savent que faire du Péché originel . Les publications sur le sujet abondent, toutes aussi astucieuses les unes que les autres pour tenter de sortir de l'impasse. (5) On voudrait maintenant plus voir le salut que la faute…

Ainsi, sans le Péché originel classique, le statut du mal change totalement. Si l'origine du mal n'est plus à mettre sur le compte d'une faute initiale, défaillance de la liberté d'un être initialement parfait, si le mal est le revers de l'Evolution, le Créateur est complice et à vrai dire le responsable, ce qui est incompatible avec les attributs que l' Eglise donne à Dieu.

 

Et puis, si tombe le dogme du Péché originel, tombent inéluctablement tous ceux qui lui sont liés. Que deviennent en effet la Rédemption, l'Immaculée Conception (Marie conçue sans être souillée par le péché originel), l'Assomption, et pourquoi se faire baptiser?? Bref ce sont les piliers de l'édifice qui s'écroulent!…

 

Voilà des données qui devraient titiller la superbe du théologien, lui donner quelque "complexe", d'autant qu'il reconnaît que sa foi est "sans cesse remise en question." (p 272) Je

me permets maintenant d'en douter quand je lis aussi que Dieu a pour lui un "caractère d'évidence". (p272) En fait, sa foi apparaît comme prioritaire sur la raison, comme une sorte de postulat initial et donc quand il raisonne sur les "questions (de) la réalité", (p 272) il fait simplement œuvre de théologien, c'est-à-dire que, quelles que soient les épreuves, il trouve bien sûr Dieu à la fin car il l'a placé au commencement. ("ceux qui concluent à Dieu à partir du monde se sont déjà donnés un monde tel qu'il conduise à Dieu;" disait un philosophe.)

            Raison scientifique et raison théologique ne sont apparemment pas du même ordre….

 

            Conclusion

 

            A mon sens, la science, loin d'être une chance pour la religion, est au contraire une terrible menace! En toute rationalité, elle devrait conduire à l'abandon des dogmes catholiques puisque nous parlons ici de catholicisme.

Cela dit, je ne voudrais pas tomber dans l'irrationnel et déduire des contradictions mises ici en évidence, que la science interdit toute foi. Pour ceux qui veulent en garder une, tout en ne défiant pas les lois de la logique, ce sera une foi en retrait sur la foi religieuse, une foi , à vrai dire, déconnectée des dogmes religieux, comme par exemple une foi simplement déiste ou théiste.

L'histoire montre que devant les avancées de la connaissance, l'Eglise n'a cessé de battre en retraite et la retraite s'accélère si j'en juge par des prises de position allant bien au-delà de celle de Jean Paul II. Ainsi le Père jésuite Georges Coyne, ancien directeur de l'Observatoire du Vatican, a déclaré dans une conférence sur la "fertilité de l'univers": "Avons-nous besoin de Dieu pour expliquer cela ? (l'évolution cosmique et biologique) Y a-t-il derrière tout cet ensemble évolutif une certaine finalité, une certaine orientation, un certain propos ? Ma réponse personnelle est : pas du tout. Je n’ai pas besoin de Dieu, merci. En essayant de comprendre l’univers, je peux très bien m’en tirer simplement en utilisant la même faculté que celle par laquelle je le connais."   Il va même jusqu'à contester l'omnipotence et l'omnivoyance divines.

De son côté le grand théologien Hans Küng, dans son récent livre "Petit traité du commencement de toutes choses" (6), jette allègrement par dessus bord la pesanteur dogmatique, comme le montrent les citations ci-dessous:

 

-   "…l'esprit humain n'est pas tombé du ciel, mais constitue un produit de l'évolution. "

(p 215)

 

-   "La foi ne consiste certainement pas à tenir pour vraies toutes les propositions doctrinales que l'Eglise demande de croire." ( p 187)

 

-   "Le dogme "infaillible" de la réception corporelle de Marie au ciel – un dogme qui, n'est pas incompréhensible seulement pour les scientifiques: il n'est en effet attesté ni dans la Bible ni dans les premiers siècles chrétiens" ( p 121)

 

-   "Je ne crois pas aux arrangements légendaires tardifs concernant le message de la résurrection dans le Nouveau Testament." (p 248)

 

Terminons en disant que compte tenu des vents qui soufflent aujourd'hui, la science est

devenue épurative de la foi.

 

                                                                                                Bruno ALEXANDRE

                                                                                               

Notes:

 

(1)   Pour plus de détails je renvoie à mon essai "Création ou Evolution – La science et le crépuscule des dogmes." – Chap III

(2)   Jean Paul II – Message à l'Académie pontificale des sciences – 1996

(3)   Esprit et vie – N° 13

(4)   J. Arnould – Dieu versus Darwin – Albin Michel – 2007

(5)   J'ai recensé plus de 20 définitions du péché originel!

(6)   Hans Küng - Petite traité du commencement de toutes choses – Seuil - 2008

           

           

           

 

 

 

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