Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
JOB LA SHOAH ET LA RAISON

 

                   (Article paru dans le N° 236 des Cahiers du Cercle Ernest Renan-

                    inspiré de "Chroniques d'un incroyant", T2, "la faillite de l'explication

                     religieuse du mal.")

                                               

  

            L'histoire de JOB est emblématique de l'attitude irrationnel des croyants.

            Les malheurs de Job, nous dit la Bible, viennent du fait que Satan a voulu s'imposer à la cour de Dieu pour contester qu'une créature puisse suivre, d'une façon désintéressée, ses commandements.

            Dieu permet alors à Satan d'envoyer à Job les pires épreuves: mort de ses brebis, de ses chameaux, de ses serviteurs, de ses fils, de ses filles. (Job 1)

            Job se rebella-t-il ? Non, il "n'attribua rien d'injuste à Dieu" (1:22) et dit:

            "Je suis sorti nu du sein de ma mère, et nu je retournerai dans le sein de la terre. L'Eternel a donné, dit l'Eternel a ôté; que le nom de l'Eternel soit béni! "(1:21)

            Satan prétendit alors devant Dieu que Job ne resterait pas intègre, s'il était éprouvé dans son propre corps, ce qui advint aussitôt avec la permission de Dieu. Job fut frappé d'un "ulcère malin, depuis la plante du pied jusqu'au sommet de la tête" (1:7)

            Job reste inflexible:

            "…Quoi nous recevons de Dieu le bien, et nous ne recevrions pas aussi le mal!" (2:10)

            Notons cependant que Job laisse supposer que c'est Dieu et non son adversaire Satan qui envoie le mal! (cf aussi 6:10)

            Job ne veut d'abord qu'aspirer à la mort: "Pourquoi ne suis-je pas mort dans le ventre de ma mère?" (3:11). Il convoite la mort plus qu'un trésor, (3:21) mais refuse qu'il puisse y avoir une raison valable à sa souffrance: 'Instruisez moi et je me tairai; faites-moi comprendre en quoi j'ai péché" (6:24), "reconnaissez mon innocence". (6:29)

            Son ami Bildad de Schuach n'est pas de cet avis, faisant valoir que le Tout Puissant ne peut renverser le droit ni la justice. (8:3)

            Job maintient qu'il est innocent (9:21) mais qu'il est vain de contester Dieu qui a la sagesse et la toute puissance (9:4). Il ne cesse portant de s'interroger sur un Dieu qu'il ne comprend pas: "Mon âme est dégoûté de la vie! Je donnerai cours à ma plainte, je parlerai dans l'amertume de mon âme. Je dis à Dieu: Ne me condamne pas! Fais-moi savoir pourquoi tu me prends à partie! Te paraît-il bien de maltraiter, de repousser l'ouvrage de tes mains, et de faire briller ta faveur sur le conseil des méchants ? As-tu des yeux de chair, vois-tu   comme   voit   un   homme? Tes Jours sont-ils comme les jours de l'homme, et tes années comme ses années, pour que tu recherches mon iniquité, pour que tu t'enquières de mon

péché, sachant bien que je ne suis pas coupable, et que nul ne peut me délivrer de

ta main ?" (10: 1 à 7)

            Malgré le discours de ses "amis" il continue à se dire sans péché (16:17) et qu'il verra Dieu quand il n'aura plus de chair et que ce dernier lui sera favorable (19: 26,27)

            Il n'est pas sans déplorer la tragique absence de son Dieu: (23: 8à9) et 30: 20,21

            Après les 3 faux amis intervient Elihu, un jeune homme qui tente de faire un bilan objectif. Il reproche à Job de se dire pur et sans péché (33:8à11), de parler sans intelligence ni raison (34:35). Il conseille à Job de se taire et d'attendre Dieu (35:13-14)

            Elihu veut se faire l'avocat de "la cause de Dieu" (36:2) dont il veut prouver la justice (36:3). "Dieu sauve le malheureux dans sa misère, et c'est par la souffrance qu'il l'avertit" (36:15)

            Dieu est grand mais sa grandeur nous échappe alors comment oser lui dire qu'il fait mal! (36:22-23)

            Nous sommes trop ignorants pour l'invectiver (37:19)

            Finalement Dieu intervient, se montrant écrasant de souveraineté, créateur de tout, tellement au-delà de l'homme que l'insignifiance de ce dernier éclate et que Job se condamne et se repent .(42:6) Et Dieu "lui accorda le double de tout ce qu'il avait possédé" (42:10)

 

            L'enseignement du livre de Job est que toute rébellion envers Dieu au nom de la justice et de la morale humaines est vaine car Dieu dépasse les critères humains: "anéantiras-tu ma justice? Me condamneras-tu pour te donner droit? (40:3) "C'est le souffle du Tout Puissant qui donne l'intelligence". (32:8 Et Job de dire: "J'ai parlé sans les comprendre de merveilles qui me dépassent et que je ne conçois pas". (42:3)

            Il s'agit non seulement, d'absolument tout accepter, par foi aveugle, ce que fait Job, mais d'accepter sans rechigner, sans regimber devant l'incompréhensible et l'inadmissible (ce que ne fait pas Job : " Job dit: je suis innocent, et Dieu me refuse justice; j'ai raison et je passe pour menteur; ma plaie est douloureuse, et je suis sans péché." (34: 5,6)

            Les faux amis de Job sont terriblement humains en essayant de justifier les maux qui arrivent à Job! Ce sont les avocats de la raison! (Raison de l'Ancien Testament pour qui tous les maux sont la conséquence de quelque péché.

            En face, Job offre le tragique déchirement entre la raison et la foi; il n'en cherche pas pour autant la conciliation comme ses "amis"; il laisse tout simplement de côté la raison, tout en récriminant, pour choisir, en dehors de toute rationalité, la foi.

            Au moment où la raison de job condamnerait Dieu, sa foi aussitôt l'innocente.

En cela le livre de Job montre que la foi est au-dessus de la raison et aussi contre elle!

Les faux amis font de la théodicée, pas Job! Dieu non plus! qui tient à peu près ce langage: " mes chers créatures, mes desseins vous choquent; peu importe, faites-moi confiance au nom de ma sagesse supérieure qui vous dépasse car vous êtes trop limités!"

            Le seul apaisement que l'on puisse trouver aux manœuvres divines est ce que Kierkegaard nomme "la reprise": le mal sans cause et sans justification sera surabondamment compensé, Job retrouvant une prospérité plus grande.

            Si cela est parfait pour la morale divine, il n'en est pas de même pour la nôtre. Si Dieu est créateur, c'est aussi un implacable dictateur qui nous demande de mettre sous le boisseau notre intelligence et notre raison qu'il a voulu bornées tout en nous disant qu'il nous créait à son image.

            Avec Dieu nous sommes au delà du bien et du mal, au delà de la morale humaine et il faut dénoncer là, pour qui accepte de faire taire sa raison, la source de toutes les déviations extrémistes et fanatiques des religions monothéistes. (1)

 

*

*   *

 
            On peut maintenant établir un parallèle entre l'épreuve individuelle de Job, et l'épreuve collective des juifs face à la barbarie nazie et se demander quelles explications donnent les juifs demeurés croyants.

            La question est apparue très tôt, en 1946, quand dans une revue yiddish de Buenos Aires parut un article de Zvi Kolitz intitulé: "Yossef Rakover s'adresse à Dieu". (2) Le texte se présente comme le testament d'un juif, écrit dans la tourmente de l'anéantissement du Ghetto de Varsovie.

            Les adresses à Dieu de Yossef Rakover sont révélatrices de la mentalité croyante, envers et contre tout. La foi de Yossef en Dieu, malgré sa situation et les derniers instants qu'il est conscient de vivre, est demeurée inébranlable. Allant contre l'explication traditionnelle des malheurs, considérés comme punition divine d'une désobéissance, Yossef nous dit: "Il est advenu quelque chose de tout à fait particulier, et cela se nomme hastores ponim : Dieu a voilé Sa face." (3) Et le mort vivant qui parle pense "qu'il est hélas tout naturel - quand les forces des mauvais instincts dominent la Terre – que les premières victimes en soient ceux qui témoignent du Divin et du Pur." Yossef, encore à côté de ses compagnons venant de mourir, affirme croire au Dieu d'Israël, même s'il a tout fait pour qu'il ne croie pas en lui:

            "Je crois à Ses lois, même si je ne peux trouver de justifications à Ses actes…Je courbe ma tête devant Sa grandeur, mais je ne baiserai pas les verges dont Il me frappe. Je L'aime. Mais j'aime davantage encore Sa Torah." (4)

            Il s'autorise tout de même une question digne de Job: "Oh dis-le-moi, que doit-il advenir encore pour que Tu me découvres à nouveau Ta face, la révèle au monde?" (4) et il demande aussi à son Aimé de ne pas trop "bander l'arc". Il ne le loue pas pour ses malheurs qu'il tolère mais dit-il : " Je Te bénis et Te loue pour Ta seule existence, pour Ta terrible grandeur. Comme Tu dois être puissant pour que même la catastrophe actuelle n'aie sur Toi aucun effet déterminant." (6)

            Yossef meurt enfin calmement, mais cependant non apaisé ni satisfait, en créancier et non en débiteur, avec cette louange finale:

"Loué soit à jamais le dieu des morts, le dieu vengeur, de vérité et de justice, qui

bientôt dévoilera à nouveau Sa face au monde et de Sa voix toute-puissante l'ébranlera dans ses fondements.

Chema Israël ! Ecoute, Israël, l'Eternel notre dieu, l'Eternel est Un. Dans Ta main,

Ô Seigneur, je remets mon souffle ! " (7)

 

            L'article de Zvi Kolitz, fils de rabbin, fit couler beaucoup d'encre; il n'était qu'une fiction, mais elle avait la facture de la plus pure authenticité. Elle a le mérite de montrer à ceux pour qui la foi est une étrangère, le champ hors de raison dans lequel se meut la psyché de ces Job modernes qui promettent encore de beaux jours à une pure invention de l'esprit. Elle a aussi le mérite d'anticiper la révision déchirante qu'ont dû opérer les penseurs du judaïsme pour sauver leur Dieu, afin d'éviter la désagrégation d'un peuple qui s'est toujours considéré "à part".

Aujourd'hui, se rapprochant de thèses de la Kabbale, (dont la témérité va jusqu'à diminuer la bonté de Dieu ) les rabbins et philosophes juifs ont cherché une nouvelle théodicée pour sauver Yaweh. L'affaire est des plus dramatiques à résoudre car si Dieu a finalement, in extremis, réhabilité Job, montrant ainsi qu'il n'abandonne jamais le juste innocent, il est jusqu'au bout demeuré silencieux pour six millions de juifs! (8) La Shoah oblige donc à donner congé au dieu traditionnel, au Dieu "Seigneur de l'histoire".

            La solution a été proposée avec une extravagante théorie, celle du "voilement de la face"ou de l'absence de Dieu. Il peut arriver, nous dit-on, pour des raisons incompréhensibles à l'homme, que Dieu se retire du monde. Si l'on veut maintenir qu'il s'y manifeste, alors il s'y manifeste par son absence (thèse du rabbin E. Berkowitz). Cette absence étant le corrélat de la liberté humaine accordée à l'homme, d'où découle un pouvoir sur lequel Dieu ne peut rien. La barbarie nazie reste une manifestation de la liberté humaine devant laquelle Dieu est obligé de s'effacer. Cette thèse a son revers, elle conduit à son impuissance et à un Dieu souffrant de cet impuissance devant les aléas de la liberté de ses créatures.

            La conception de Hans Jonas intègre également ce renoncement à la puissance pour que nous "puissions être". (9) Le drame serait originel, consubstantiel à la création, Dieu voulant s'effacer devant ses créatures, en devenant ainsi douloureusement tributaire, jusqu'à la fin des temps, car condamné de par sa volonté même, à ne pouvoir interférer sur les événements humains.

Sans développer davantage, (10) nous constatons que, pour intégrer des événements comme la Shoah, la théologie est obligée de dévaloriser Dieu quant à ses attributs traditionnels. En toute logique, quand, pour éradiquer le scandale moral, on en arrive à la pente descendante d'un Dieu impuissant et souffrant, dépendant de l'homme, on devrait rapidement atteindre la dernière marche, celle de l'athéisme. Ce cheminement de raison fut celui de beaucoup de juifs désireux de s'opposer à ce scandale à la fois moral et rationnel, celui de concilier la Shoah et Dieu.

La théologie catholique, par contre, continue imperturbablement de défendre les attributs classiques de Dieu que le dogme lui a donnés, attitude des plus compréhensibles car, si le dogme vacille, c'est la crédibilité du catholicisme tout entier qui vacille aussi!

Malgré l'horreur la plus indicible, la providence divine est intégralement conservée. Dieu dirige tout dans le bon sens et le mal de l'histoire est intégré dans le cheminement vers la perfection (§ 302, 310du Catéchisme officiel) , la Shoah (comme les tsunamis.) Dieu est le seigneur de l'histoire et le maître de la nature. ( § 304, 303, 307, 314)

Jean Paul II dans "Mémoire et identité" est très clair à ce sujet. Il parle du "mal des camps de concentration, des chambres à gaz…." (11) Il pense que c'est précisément là que " s'est révélée avec clarté la présence victorieuse de la croix du christ" et il cite les témoignages de Maximilien Kolbe 12 (franciscain polonais - accepte de mourir à Auschwitz pour sauver l'un de ses compatriotes. – canonisé comme martyr en 1982)  et d'Edith STEIN. (voir sa lettre à Pie XI en annexe 1):

"Le sacrifice de Maximilien Kolbe dans le camp d'extermination d'Auschwitz

n'est-il pas un signe de la victoire sur le mal ? Et n'en fut-il pas de même pour Edith Stein - grand penseur de l'école de Husserl - qui, brûlée dans le four crématoire de Birkenau, partagea le sort de nombreux autres fils et filles d'Israël ? Et hormis ces deux figures, qu'on a l'habitude d'associer, combien d'autres, dans cette histoire douloureuse, prisonniers comme eux, se détachent par la grandeur de leur témoignage rendu au Christ crucifié et ressuscité!" Voilà pourquoi "la divine providence n'a accordé (au nazisme) que ces douze années au déchaînement de cette fureur bestiale."(p 27) Ces propos ne sont-ils pas inqualifiables quand on connaît la tiédeur de la papauté devant le nazisme. (13)

La limite imposée au mal de l'histoire de l'Europe, continue le pape, est constituée par le "bien divin et le bien humain qui se sont manifestés dans l'histoire elle-même, au cours du siècle passé et de millénaires entiers."(p 29)

Il dit encore que cette limite "en est arrivée à faire partie de l'histoire de l'homme, en particulier de l'histoire de l'Europe, par l'action du Christ". (p 29)

La mesure du Christ que dieu a voulu dès "l'origine de l'histoire humaine" est même une "mesure surabondante dans laquelle le dessein initial trouve sa réalisation la plus haute…" (p 39)

 

            Il est très édifiant de faire état ici de la querelle entre le Cardinal Lustiger et le rabbin Eisenberg, précisément sur la question de la Shoah. Dans le même esprit que son Pape Jean Paul II, mais avec encore plus de clarté, le Cardinal écrit:

" Nous devons croire – sinon Dieu lui-même paraîtrait incohérent par rapport à sa promesse – que toute la souffrance d'Israël persécuté par les païens en raison de son Election, fait partie de la souffrance du Messie, de même que le massacre des enfants de Béthléem fait partie de le Passion du Christ.  

            Si une théologie chrétienne ne peut pas inscrire dans sa vision de la rédemption, du mystère de la Croix, qu'Auschwitz aussi fait partie de la souffrance du Christ, alors on est en pleine absurdité. Car la persécution des élus de Dieu n'est pas un crime semblable à tous les crimes que sont capables de commettre les hommes: il s'agit de crimes directement liés à l'Election et, donc, à la condition juive. Il faut aller jusque-là dans la compréhension des événements." (14)

            La critique du rabbin fut cinglante; un long extrait est nécessaire si l'on ne veut pas en diminuer la portée:

            "La shoah est un absolu scandale. La tentative de l'inscrire dans la souffrance du Christ en est un autre. Comparaison n'est pas raison. Vous écrivez: " Si une théologie chrétienne ne peut pas inscrire dans sa vision de la rédemption, du mystère de la Croix, qu'Auschwitz aussi fait partie de la souffrance du Christ, alors on est en pleine absurdité." Cette affirmation est choquante à tous les égards. Qu'à Dieu ne plaise que la Shoah ait été une rédemption: le seul mot qui convienne, c'est celui d'extermination. Les diverses causes directes en sont bien connues et l'enseignement du mépris est loin d'y être étranger. Cela au moins est évident. Quant à déterminer une causalité spirituelle ou théologique, c'est à dire inscrire le massacre des innocents dans un quelconque projet divin, il faut une singulière audace pour prétendre en détenir la clé… Tout, dans la conscience juive, se révolte contre l'idée du sacrifice humain. C'est la grande leçon de l'épisode biblique de l'Akéda: le sacrifice avorté d'Isaac, ce pseudo- sacrifice où, dans une scène éminemment spectaculaire, Dieu interdit catégoriquement à Abraham de tuer son fils. De même Dieu aurait-il, plus tard, décidé de sacrifier son "fils" à lui? Permettez-moi d'en douter. Un tel Dieu ne serait point le Dieu d'Israël, mais plutôt un Moloch, un dieu de ce paganisme que vous avez toujours abhorré.

            Otez-moi d'un doute. Faudrait-il comprendre que les nazis ne seraient finalement que les exécuteurs des mystérieux desseins de la providence divine? Participant de la felix culpa si longtemps reprochée au peuple juif, peut-être n'aurait-il point fallu les juger à Nuremberg…

            De grâce Monsieur le cardinal, acceptez l'idée qu'en dépit de notre commune filiation, notre histoire, et tout particulièrement notre histoire du salut, ne vous appartient pas. Laissez-nous notre destin. Ne sacrifiez pas les martyrs d'Auschwitz sur l'autel de la christologie en en faisant les témoins du Christ. Jadis saint Augustin avait forgé la théorie du peuple-témoin, témoin par son abaissement de sa culpabilité et donc de la légitimité chrétienne. Depuis Vatican II on croyait en avoir fini avec ces vieilles lunes. Les voilà qui réapparaissent, sous une forme apparemment plus flatteuse, mais tout aussi insupportable: la récupération de la souffrance des juifs, à nouveau baptisés peuple-témoin. Mais notre vrai témoignage est ailleurs, témoins de Dieu, comme le disait Isaïe , de Dieu et non du Christ.

            A tout prendre, écrasé comme vous l'êtes par l'indicible horreur d'Auschwitz, je préfère encore me raccrocher à la théologie juive de l'absence de Dieu. Ai-je vraiment le choix?"

            Cette réplique fait ressortir toute l'absurdité de la conception de l'histoire-providence et celle du dogme de la rédemption par la mort voulue d'un fils ! Auschwitz s'accorde si mal également avec le Dieu des juifs qu' Eisenberg n'a pas d'autres choix que de déclarer dieu absent pendant les terribles événements de la Shoah…

            Le constat à faire devant l'horreur absolue de la Shoah est l'absolue incompatibilté entre raison morale et foi et que, malgré cela, le croyant fou arrive à une conciliation par l'absence momentanée de Dieu (Eisenberg) avec la certitude qu'un jour il "dévoilera sa face au monde" (mentalité Yossef Rakover) ou inversement en conservant sa présence avec "l'excuse"ou la justification par la rédemption. (Lustiger).

 

            Pour les hommes de raison que nous sommes, il y a quelque chose de pathétique et d'inquiétant dans ce refus de conclure rationnellement devant l'évidence. L'irrationalité des fidéistes est même hautement revendiquée; en voici quelques exemples caractéristiques.

            L'Archevêque Eugenio Sales a écrit: "je préfère être dans l'erreur avec le pape que dans la vérité contre lui."

Du pape, passons au Christ avec Gilbert Cesbron: "S'il était réellement établi que la vérité est en dehors du Christ, je préfèrerais rester au Christ plutôt qu'avec la vérité". Quant à Dostoïevski il est certainement la figure indépassable du fidéiste. Il a écrit des choses définitives sur le mal radical, la souffrance des enfants, (Cf  Extraits des "Frères Karamazov") et pourtant il n'hésite pas à livrer cette conviction intime: "Si quelqu'un me prouvait que le Christ est en dehors de la vérité, et qu'il serait réel (souligné dans le texte) que la vérité fût en dehors du Christ, j'aimerais mieux alors rester avec le Christ qu'avec la vérité". (Lettre à Nathalia von Vizine)

            L'irrationalisme hissé à la hauteur d'une valeur de foi : ne touche-t-on pas là à la schizophrénie?

 

Pas de doute que dans ces conditions, Dieu, malgré ses morts successives annoncées, ait encore un grand avenir. Un assassin majeur de Dieu en était d'ailleurs fort conscient: "Dieu est mort. Mais tels sont les hommes qu'il y aura pendant des millénaires des cavernes dans lesquelles on montrera son ombre…Et nous…, il faut encore que nous vainquions son ombre". (Nietzsche - Le gai savoir)

 

Amis de la raison , bon courage, notre combat est le combat de Sisyphe!

 

Bruno ALEXANDRE

 

 

NOTES:

 

(1)   Au nom du sommeil de la raison on peut ainsi se faire éclater sur le macadam de Jérusalem sachant que le salaire au paradis, au milieu des vierges aux seins parfaits, sera incommensurable.

(2)   Zvi Kolitz – Yossef Rakover s'adresse à Dieu – Calmann-Lévy – 1998

(3)   Ibid. p 20

(4)   Ibid. p 29

(5)   Ibid. p 30

(6)   Ibid. p 32

(7)   Ibid. p 36

(8) Des croyants ayant la foi du charbonnier continuent à parler de la bonté du créateur qui a permis la survivance des 12 millions d'autres !!

(9) Hans Jonas – le Concept de Dieu après Auschwitz – Rivages poche –1994

(10) Pour une vue plus exhaustive voir l'article de T. Gergely: "Des réponses du judaïsme" in "Où va Dieu" – Revue de l'Université de Bruxelles – Ed. Complexe – 1999

(11) Jean-Paul II – Mémoire et identité - Flammarion – 2005 (voir la 1ère partie: "la limite imposée au mal".)

(12) Franciscain polonais - accepte de mourir à Auschwitz pour sauver l'un de ses compatriotes – canonisé comme martyr en 1982

(13) Cf annexe : lettre d'Edith Stein à Pie XI

(14) La promesse – Ed. Parole et Silence – 2002 – P. 72 – (Cf Le Nouvel Observateur du 14.11.02)

 

  

  ANNEXE 1

 

 Lettre d'Edith Stein à Pie XI

 

Cette lettre fut écrite en avril 1933 à Pie XI pour lui demander de parler.

 

«Saint-Père ! Comme fille du peuple juif, qui par la grâce de Dieu est depuis onze ans fille de l'Eglise catholique, j'ose exprimer au père de la chrétienté ce qui préoccupe des millions d'Allemands. Depuis des semaines nous sommes spectateurs, en Allemagne, d'événements qui montrent un total mépris de la justice et de l'humanité, pour ne pas parler de l'amour du prochain. Depuis des années, les chefs du national-socialisme ont prêché la haine contre les juifs. Maintenant qu'ils ont obtenu le pouvoir et armé leurs fidèles _ parmi lesquels figurent des éléments criminels connus _ ils recueillent le fruit de la haine qu'ils ont semée. Les défections du parti qui détenait le gouvernement jusqu'à il y a peu, finissaient par être admises mais il est impossible de se faire une idée de leur nombre tant l'opinion publique est bâillonnée. De ce que je peux juger moi-même, sur la base de mes rapports personnels, il ne s'agit pas du tout de cas isolés. Sous la pression des voix venues de l'extérieur, ils sont passés à des méthodes plus « douces » et ont donné l'ordre qu'on « ne touche un cheveu à aucun juif ». Ce boycottage - qui nie aux personnes la possibilité de développer une activité économique, la dignité de citoyen et la patrie - a poussé beaucoup de gens au suicide : cinq cas ont été portés à ma connaissance dans mon seul entourage. Je suis convaincue qu'il s'agit d'un phénomène général qui provoquera beaucoup d'autres victimes. On peut penser que les malheureux n'auront pas eu assez de force morale pour supporter leur destin. Mais si la responsabilité retombe en grande partie sur ceux qui les ont poussés à un tel geste, elle retombe aussi sur ceux qui se taisent. Tout ce qui est arrivé et ce qui arrive quotidiennement vient d'un gouvernement qui se définit « chrétien ». Non seulement les juifs, mais aussi des milliers de fidèles catholiques de l'Allemagne _ et, je pense, du monde entier _ attendent depuis des semaines et espèrent que l'Eglise du Christ fasse entendre sa voix contre un tel abus du nom du Christ. L'idolâtrie de la race et du pouvoir de l'Etat, avec laquelle la radio martèle quotidiennement les masses, n'est-elle pas une hérésie ouverte ? Cette guerre d'extermination contre le sang juif n'est-elle pas un outrage à la très sainte humanité de notre Sauveur, de la bienheureuse Vierge et des apôtres ? N'est-ce pas en opposition absolue avec le comportement de Notre-Seigneur et Rédempteur, qui, même sur la croix, priait pour ses persécuteurs ? Et n'est-ce pas une tache noire sur l'histoire de cette Année sainte qui aurait dû devenir l'année de la paix et de la réconciliation ? Nous tous qui regardons la situation allemande actuelle comme enfants fidèles de l'Eglise, nous craignons le pire pour l'image mondiale de l'Eglise elle-même si le silence se prolonge ultérieurement. Nous sommes aussi convaincus que ce silence ne peut à la longue obtenir la paix de l'actuel gouvernement allemand. La guerre contre le catholicisme se développe en sourdine et avec des moyens moins brutaux que contre le judaïsme, mais pas moins systématiquement. Il ne se passera pas beaucoup de temps avant qu'aucun catholique ne puisse plus avoir un emploi à moins qu'il ne se soumette sans conditions au nouveau courant. Aux pieds de Votre Sainteté, demandant la bénédiction apostolique."

 

(On sait aujourd'hui qu'en 1938 Pie XI commanda à trois jésuites le projet d'une encyclique contre le racisme et l'antisémitisme. Pie XI meurt en février 1939 sans avoir publié le document qui devait s'intituler "Humani Generis Unitas " - L'unité du genre humain - (cf référence 7).

 

 

 

 

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