Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

 

 

        LAMARCK ET LE DESSEIN INTELLIGENT

 

(article paru dans le N°138 de la Tribune des Athée)

 

Rappelons brièvement en quoi consiste la conception du Dessein Intelligent. Elle nous vient des USA (Intelligent design - I.D.)et ne fait pas référence à Dieu. Elle accepte qu'il y ait eu évolution mais ajoute que la complexité de cette dernière autorise l'hypothèse d'une intelligence supérieure l'ayant guidée. Cette conception a été imaginée par les créationnistes américains pour contourner leur constitution (le 1er amendement interdit l'enseignement de toute option religieuse dans les écoles publiques.) Ils veulent faire passer L'I.D. comme une théorie scientifique qui devrait être enseignée au même titre que le Darwinisme sous l'appellation de "créationnisme scientifique".

Tout cela est orchestré par la puissante institution américaine Discovery Institute qui a élaboré toute une une stratégie de cléricalisation de la sphère publique. D'autres organismes oeuvrent dans le même sens. La fondation John Templeton, par exemple, finance dans le cadre d'une stratégie mondiale, des programmes d'enseignement qui associent science et religion. En France l'U I P (Université Interdisciplinaire de Paris), plus prudente sur la forme, veut "approcher rationnellement la croyance". Quant au projet catholique STOQ (Science Théologie et Quête Ontologique), il a aussi pour but, selon son directeur, de faciliter le dialogue entre science et foi, ce qui, selon lui, n'est pas seulement une obligation morale, mais d'une certaine façon, également une nécessité scientifique!

Cette stratégie est en cohérence avec les orientations vaticanes, Jean-Paul II ayant prôné au dernier jubilé des scientifiques " l'élaboration d'une culture et d'un projet scientifique qui laissent toujours transparaître la présence de l'intervention providentielle de Dieu."

De son côté, Benoît XVI a prononcé en 2006, dans le Grand Amphithéâtre de l'Université de Ratisbonne, une conférence où il dénie l'universalité à la stricte raison scientifique contemporaine qu'il qualifie de positiviste. Toute la conception évolutive (cosmique, chimique, biologique) qui se couperait de la Raison créatrice, est qualifiée d'irrationnelle. Voilà, comment, au nom de Dieu, la raison change de camp! Le même Benoît XVI, lors de sa venue en France, en 2008, a déclaré ceci au collège des Bernardins: "Une culture purement positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectif, comme non scientifique, la question concernant Dieu, serait la capitulation de la raison. "

Comme en écho aux dires de Benoît XVI Le philosophe Jean Pierre DUPUY qui se dit non pas intellectuel chrétien mais "chrétien intellectuel",en même temps qu "extrémiste rationaliste",considère que "le christianisme est une science beaucoup plus qu'une religion!…

Dans la sillage de l'I.D. des scientifiques croyants ont établi un pseudo principe scientifique: le principe anthropique. La version forte de ce principe énonce que les constantes physiques et la matière sont telles que l'évolution cosmique ne pouvait que nécessairement conduire à l'homme. En d'autres termes la matière paraît avoir été informée dès l'origine pour produire l'homme; il n'y a alors plus qu'un petit pas à faire pour aboutir au programmeur…

On constate donc que la doctrine de l'I.D. est bien proche de la position actuelle de l'Eglise catholique avec la différence que cette dernière nomme l'Intelligence suprême, Dieu.

 

Je voudrais maintenant montrer que cette conception n'est pas neuve. Elle est née avec la pensée évolutionniste! Lamarck en témoigne!

            En général on ne fait guère allusion aux options religieuses de LAMARCK. Il s'est pourtant très clairement exprimé à ce sujet, en particulier dans sa Philosophie zoologique.

            DARWIN a reconnu que LAMARCK avait, l’un des tout premiers, formulé la thèse transformiste, en y incluant l'homme. Certes LAMARCK a fait fausse route en ce qui concerne l'explication des mécanismes de transformation des espèces, (1) mais il est remarquable qu'il appréhende les choses en termes physico-chmiques :

            « Tous les corps que nous observons, inorganiques ou vivans, sont des êtres physiques ; toutes les qualités que nous leur remarquons sont physiques ; toutes les facultés que nous apercevons en certains d'entre eux sont essentiellement physiques » (en italiques dans le texte). (2)

            Il pourrait donc sembler ici que Dieu soit absent du système lamarckien. Il n'en est rien ! Aussi me contenterai-je maintenant de citer longuement, à ce sujet, les propos sans ambiguïté de LAMARCK:

 

            1) « Sans doute, rien n'existe que par la volonté du sublime Auteur de toutes choses. Mais pouvons-nous lui assigner des règles dans l'exécution de sa volonté et fixer le mode qu'il a suivi à cet égard? Sa puissance infinie n'a-t-elle pu créer un ordre de choses (en italiques dans le texte) qui donnât successivement l'existence à tout ce que nous voyons comme à tout ce qui existe et que nous ne connaissons pas ?      

Assurément, quelle qu'ait été sa volonté, l'immensité de sa puissance est toujours la même ; et de quelque manière que se soit exécutée cette volonté suprême, rien n'en peut diminuer la grandeur. » (3)

2) « Sans doute, il faudrait être téméraire, ou plutôt tout à fait insensé, pour prétendre assigner des bornes à la puissance du premier Auteur de toutes choses ; mais, par cela seul, personne ne peut oser dire que cette puissance infinie n'a pu vouloir ce que la nature

même nous montre qu'elle a voulu. » (4)

            Nous voyons donc que si les transformations se font par le seul jeu des lois matérielles, ces dernières sont encadrées, « bornées », par la volonté insondable du « sublime Auteur de toutes choses ». Il y a un « ordre général et immuable » au sein duquel s'effectuent les changements :            « Il y a donc pour les animaux comme pour les végétaux un ordre qui appartient à la nature, et qui résulte, ainsi que les objets que cet ordre fait exister, des moyens qu'elle a reçus de l' AUTEUR SUPRÊME (en majuscules dans le texte) de toute chose. Elle n'est elle-même que l'ordre général et immuable que ce sublime Auteur a créé dans tout, et que l'ensemble des lois générales et particulières auxquelles cet ordre est assujetti. Par ces moyens, dont elle continue, sans altération, l'usage, elle a donné et donne perpétuellement l'existence à ses productions ; elle les varie et les renouvelle sans cesse, et conserve ainsi partout l'ordre entier qui en est l'effet. » (5)

            Finalement le fonctionnement de la nature est cyclique. Tout commence par les générations spontanées, que LAMARCK considère presque comme un fait ; puis, au cours du temps, la nature complexifie les espèces simples et la décomposition des corps vivants nourrit la génération spontanée.

            On constate donc combien le transformisme cyclique lamarckien est différent de celui, linéaire (pour simplifier) de DARWIN. Réversibilité dans un cas, irréversibilité dans l'autre. Un « plan général de la nature » pour LAMARCK, pas de plan pour DARWIN. A dire vrai si le transformisme de DARWIN est général, celui de LAMARCK est limité. Il concilie paradoxalement les changements spécifiques et la stabilité, celle du plan général :

            "…tout se conserve dans l'ordre établi; les changements, et les renouvellements perpétuels qui s'observent dans cet ordre sont maintenus dans des bornes qu'ils ne sauraient dépasser; les races des corps vivants subsistent toutes, malgré leurs variations ; les progrès acquis dans le perfectionnement de l'organisation ne se perdent point ; tout ce qui paraît désordre, renversement, anomalie, rentre sans cesse dans l'ordre général et même y concourt ; et partout et toujours la volonté du sublime Auteur de la nature et de tout ce qui existe est invariablement exécutée. » (6)

 

            En conclusion je dirai que l'œuvre de DARWIN est, du point de vue de la méthode, strictement scientifique. Elle est déconnectée de toute intrusion théologique ; c'est loin d'être le cas de celle de LAMARCK, qui ne s'est pas défait totalement de la prégnance de la théologie naturelle. En effet si les transformations des êtres vivants sont purement naturelles, il y a un Designer qui cadre tout, un Auteur (LAMARCK ne dit pas Dieu) qui a conçu un « dessein intelligent », et dont LAMARCK s'affirme l'humble serviteur :

« Respectant donc les décrets de cette sagesse infinie, je me renferme dans les bornes d'un simple observateur de la nature. Alors, si je parviens à démêler quelque chose dans la marche qu'elle a suivie pour opérer ses productions, je dirai, sans crainte de me tromper, qu'il a plu à son Auteur qu'elle ait cette faculté et cette puissance. » (7)

Comment ne pas penser aux prédicateurs de l'« Université Interdisciplinaire de Paris » et à leur « principe anthropique » ? En fixant le cadre général (les constantes physiques fondamentales), une suprême Intelligence a sans doute voulu que la nature ait « cette faculté et cette puissance » de produire l'homme.

            La conception de Lamarck, s'avère très proche de celle des tenants de l'Intelligent Design!

 

                                                                       Bruno ALEXANDRE

(NB: cf aussi le texte 18)

                                                                                                                      

NOTES:

 

1- Les deux grandes lois lamarckiennes explicatives de l'évolution sont la loi d'adaptation et la loi de l'hérédité des caractères acquis.

1 ère loi:

"Dans tout animal qui n'a point dépassé le terme de ses développements, l'emploi plus fréquent et soutenu d'un organe quelconque, fortifie peu à peu cet organe, le développe, l'agrandit, et lui donne une puissance proportionnée à la durée de cet emploi; tandis que le défaut constant d'usage de tel organe l'affaiblit insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés, et finit par le faire disparaître."

2ème loi:

"Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l'influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée, et par conséquent, par l'influence de l'emploi prédominant de tel organe, ou par celle d'un défaut constant d'usage de telle partie; elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes, ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus." (cette loi s'est avérée non valide.)

2-   in Nouveau Dictionnaire d'histoire naturelle – 1817.

3-   LAMARCK J.B. – Philosophie zoologique – Schleicher – 1907 – p. 28.

4-   Ibid., p. 48.

5- Ibid., p. 90.

6- Ibid., p. 78.

7- Ibid., p. 28.

 

 

 

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