Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

Sur le mal :

 

« Quand donc pourra-t-on dire : Homme, le mal n'est plus!

Quand verra-t-on finir le flux et le reflux?

O nuit! ce qui sortit de Jésus, c'est Caïphe.

Le tigre, ayant encor de ce sang à sa griffe,

Remonta sur l'autel et dit : Je suis l'agneau.

Christ, ce libérateur, ne brisa qu'un anneau

De la chaîne du mal, du meurtre et de la guerre;

Lui mort, son dogme, hélas! servit à la refaire;

La tiare s'accrut de son gibet. Jésus,

Dans les cieux au delà du sépulcre aperçus

S'en alla, comme Abel, comme Job, comme Élie;

Quand il eut disparu, l'œuvre étant accomplie,

En même temps qu'au loin se répandait sa loi :

« Vivez! aimez! marchez! délivrez! ayez foi! »

Le serpent relevait son front dans les décombres,

Et l'on vit, ô terreur! ô deuil! des prêtres sombres

Aiguiser des poignards à ses préceptes saints,

Et de l'assassiné naître des assassins!

Ghisleri, Borgia, Caraffa, (1) Dominique!...

Faites donc que jamais l'homme ne soit inique,

Et que jamais le prêtre, impie et solennel,

N'emploie à quelque usage infâme l'Éternel!

 

*

La flagellation du Christ n'est pas finie.

Tout ce qu'il a souffert dans sa lente agonie,

Au mont des Oliviers et dans les carrefours,

Sous la croix, sur la croix, il le souffre toujours.

Après le Golgotha, Jésus, ouvrant son aile,

A beau s'être envolé dans l'aurore éternelle;

II a beau resplendir, superbe et gracieux,

Dans la tranquillité sidérale des cieux,

Dans la gloire, parmi les archanges solaires,

Au-dessus des couleurs, au-dessus des colères,

Au-dessus du nuage âpre et confus des jours;

Chaque fois que sur terre et dans nos temples sourds

Et dans nos vils palais, des docteurs et des scribes  

Versent sur l'innocent leurs lâches diatribes,        

Chaque fois que celui qui doit enseigner, ment,

Chaque fois que d'un traître il jaillit un serment,

Chaque fois que le juge, après une prière,

Jette au peuple ce mot : Justice ! et, par derrière,  

Tend une main hideuse à l'or mystérieux,

Chaque fois que le prêtre, époussetant ses dieux,

Chante au crime hosanna, bat des mains aux désastres,

Et dit : gloire à César !— Là-haut, parmi les astres,

Dans l'azur qu'aucun souffle orageux ne corrompt,

Christ frémissant essuie un crachat sur son front.

*

-Torquemada' j'entends le bruit de ta cognée;

Tes bras sont nus, ta face est de sueur baignée ;      

A quoi travailles-tu seul dans ton noir sentier? -

Torquemada répond : — Je suis le charpentier.

Et j'ai la hache au poing dans ce monde où nous sommes.

— Qu'eft-ce donc que tu fais ? — Un bûcher pour les hommes.

— Avec quel bois? — Avec la croix de Jésus-Christ. –

 

[…]

 

Oh l puisque c'est ainsi que les choses sont faites,

Puisque toujours la terre égorge ses prophètes,

Qu'est-ce qu'on doit penser et croire, ô vaste cieuxl

Contre la vérité le prêtre est factieux;

Tous les cultes, soufflant l'enfer de leurs narines,

Mâchent des ossements mêlés à leurs doctrines;

Tous se sont proclamés vrais sous peine de mort;

Pas un autel sur terre, hélas ! n'est sans remord.    

Les faux dieux ont partout laissé leur cicatrice      

A la nature, sainte et suprême matrice;                

Partout l'homme est méchant, cœur vil sous un œil fier,

Et mérite la chute immense de l'éclair;

Toute divinité dans ses mains dégénère          

En idole, et devient digne aussi au tonnerre.    

Qui donc a tort ? qui donc a raison ? qu'affirmer ?

Dieu semble chaque jour plus avant s'abîmer

Dans la profondeur sourde et fatale du vide;      

Le Zend est ténébreux; le Talmud est livide;

Nul ne sait ce qu'un temple, et le dieu qu'on y sent,

Aime mieux voir fumer, de l'encens, ou du sang.

Toute église a le meurtre infiltré dans ses dalles;

Les chaires font en bas d'inutiles scandales,

Les foudres font en haut d'inutiles éclats ;

Ce qu'on doit faire avec ce qu'on doit croire, hélas !

Lutte presque toujours et rarement s'accorde.

L'abîme profond s'ouvre; un dogme est une corde

Qui pend dans l'ombre énorme et se perd dans le puits.

 

*

Ainsi mourut Jésus ; et les peuples depuis,

Atterrés, ont senti que l'Inconnu lui-même

Leur était apparu dans cet Homme Suprême,

Et que son évangile était pareil au ciel.

Le Golgotha, funeste et pestilentiel,

Leur semble la tumeur difforme de l'abîme;

Fauve, il se dresse au fond mystérieux du crime;

Et le plus blême éclair du gouffre est sur ce lieu

Où la religion, sinistre, tua Dieu. »

 

(V Hugo: La Fin de Satan – Livre deuxième – Le Gibet – III – Le Crucifix )

 

 

(1) patronymes des papes Pie V, Alexandre VI, Paul IV sous

le pontificat desquels l'Inquisition fut particulièrement active.

 

 

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