Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

 

 

 L'ETHOLOGIE ANIMALE ET LE PROPRE DE L'HOMME

 

 

Nous vivons depuis trop longtemps avec le sentiment chrétien d'être à part dans l'univers, hors de la sphère animale, pour ne pas être ébranlé par les données scientifiques actuelles.

            Nous avons essayé de forger les critères de l'humanité; ce fut rassurant pendant un temps, mais voilà que les frontières entre l'homme et l'animal s'estompent, deviennent floues,

laissant place plutôt à un espace de transition rebelle à toute borne qui marquerait un en-deça et un au-delà. La science d'aujourd'hui gomme le hiatus que nous avions supposé sous l'influence judéo-chrétienne. Ce que nous avions orgueilleusement décrété comme différence de nature, n'est plus modestement qu'une différence de complexité. Nous ne sommes plus que des animaux ayant mieux réussi que d'autres, suite aux aléas de l'évolution.

L'étude de l'éthologie des singes les plus proches de l'homme, chimpanzés et bonobos, ne cesse de corroborer les propos que nous tenons. Les singes ont été trop longtemps étudiés dans des conditions artificielles au laboratoire. Ces études bien que nécessaires doivent être complétées par des études de comportement dans le milieu naturel. Des progrès considérables ont été faits, initiés par des femmes éthologues (Les "anges de Leaky": Jane Goodal pour les chimpanzés - elle considère qu'homme et chimpanzé ne différent pas dans leurs émotions ou sentiments -   Dian Fossey, pour les gorilles et Biruté Galdikas pour les orangs-outans) . Ces progrès ont fait tomber le mur que la pensée croyante avait érigé entre animalité et humanité. La réflexion contemporaine sur les critères annoncés du propre de l'homme a conduit à une véritable révolution, tant il devient difficile de trouver chez l'homme des spécificités absolument inédites et originales. C'est ainsi que des critères comme l'intelligence, la conscience, le rire, les outils, le langage, la culture, la morale ont été relativisés, les données actuelles parlant contre une discontinuité, un hiatus entre animalité simiesque et humanité. Presque tout ce qui est typiquement humain est déjà en germe chez les singes qui sont biologiquement les plus proches de nous. (Cette absence de frontière est évidemment un fort argument en faveur de la conception évolutive.)

Il est remarquable de constater que certains comportements communs à l'homme et au chimpanzé ne s'observent pas chez les autres grands singes. Cela recoupe les arbres phylogénétiques fondés sur la biologie moléculaire témoignant justement que les chimpanzés et les hommes sont plus proches que ne le sont les hommes et les gorilles ou orangs-outans, d'une part, et chimpanzés et orangs-outans d'autre part.

            Les systèmes sociaux présentent les mêmes caractéristiques fondamentales bien que leur organisation soit différente, notamment au niveau des relations entre mâles et femelles.

Il semble nécessaire de donner quelques détails sur les études modernes qui ont relativisé les critères tenus longtemps comme proprement humains.

 

            L'intelligence

 

            L'intelligence humaine a la capacité de s'élever vers l'abstrait, le concept. Le singe possède une intelligence essentiellement concrète mais l'apprentissage expérimental peut le conduire à des comportements adaptés complexes. Ainsi un chimpanzé, enfermé dans une cage, a pu effectuer les séquences suivantes:

emmancher des bambous pour atteindre un sac hors de sa cage, ouvrir le sac et trouver parmi de nombreux autres objets, la clé qui ouvre la porte de la cage. Prendre les bons jetons et se diriger vers un distributeur de pommes et le faire fonctionner correctement. Si c'est un congénère enfermé qui possède la bonne couleur de jetons, il arrive à se les faire donner; pas d'altruisme par contre: pas de pomme en remerciement!..

            Le singe possède-t-il la capacité d'atteindre le stade conceptuel? Rien de comparable avec les performances humaines certes mais des expériences témoignent d'un embryon de conceptualisation. Ainsi, après apprentissage du langage gestuel des sourds, des chimpanzés font par exemple le geste désignant le chien quand on leur montre n'importe quel chien même très différent de l'image particulière du chien ayant servi à l'apprentissage, cela suggère donc une conceptualisation du chien.

 

            La culture

 

            Voilà bien un critère censé être comme le disait Claude Lévi Strauss "un attribut distinctif de la condition humaine". Où en est-on avec les singes dans ce domaine? Eh bien on a commencé à parler de protoculture quand a été observé, chez une femelle macaque un comportement nouveau (lavage de patates douces) qui s'est transmis, depuis, de génération en génération. Des faits similaires s'observent chez les chimpanzés en ce qui concerne l'utilisation sophistiquée d'outils (cassage de noix, capture des termites).

            Tous les singes d'une même espèce n'ont pas un comportement stéréotypé. Suivant la troupe, et indépendamment du milieu où ils vivent, ils ne présentent pas les mêmes répertoires comportementaux et ces derniers sont appris. Une quarantaine de ces comportements originaux ont été répertoriés et les primatologues n'hésitent pas à parler de "différences culturelles"! Et de plus ils ont montré qu'à l'intérieur d'une même troupe des "alliances" étaient possibles entre individus, au service d'une "ambition hiérarchique". Presque de la politique!

 

            La conscience de la mort

 

            Il est difficile de se prononcer mais un certain nombre d'observations amènent à se poser des questions. C'est ainsi que la mort d'une femelle dans un groupe de douze chimpanzés provoqua un comportement particulier de trois mâles de la troupe. L'un d'eux secoue le bras de la morte comme pour la tester et tous les trois se mettent à l'épouiller (les œufs de diptères par exemple, sont retirés des yeux et des oreilles) et empêchent les congénères d'un rang inférieur d'approcher, et cela pendant plusieurs heures.

            Un autre exemple se rapporte à un jeune mâle mort accidentellement. Son cadavre fut veillé pendant 3 jours par sa mère qui le prend contre elle malgré la décomposition commençante. La principale compagne de jeu du jeune mâle est aussi affectée. Elle se tient sur un arbre au-dessus du cadavre. Le corps du mort est abandonné seulement le troisième jour, alors que le reste de la troupe est parti depuis longtemps.

            Difficile de savoir ce qui s'est passé dans la tête de la mère et de l'amie. Ce qui est sûr, c'est que ces comportement adaptés interpellent la sensibilité humaine.

 

             La conscience de soi et d'autrui

 

             Seuls les chimpanzés et les orangs-outans ont conscience d'eux-mêmes comme le montre le test du miroir. Le chimpanzé est en effet capable de se reconnaître dans un miroir. Si on place une tache colorée sur les sourcils d'un chimpanzé pendant le sommeil (anesthésie), le singe, réveillé et placé devant un miroir, porte sa main sur ses sourcils. Et puis il peut se servir du miroir pour découvrir des régions de son corps normalement invisibles.

Il sait, avec un autre (chimpanzé ou homme) faire semblant et mentir. Il manipule des symboles. Il peut se représenter l'état mental d'un congénère. Il est capable de tromperies et de contre tromperies. Relatons à ce sujet, deux données suggestives:

l'expérience du bon et du méchant:

Un chimpanzé est dans une pièce séparée, par un grillage, d'une autre pièce où se trouvent deux récipients, l'un contenant de la nourriture, l'autre pas. Le chimpanzé a été familiarisé avec deux partenaires humains: l'un est bon, il partage en effet toujours sa nourriture avec le singe; l'autre est méchant, il ne partage jamais.

Lors des expériences où le singe connaît le récipient contenant la nourriture, il oriente vers le bon récipient l'homme partageur qui cherche; par contre il induit en erreur l'homme égoïste!

La contre-tromperie:

Un chimpanzé a la possibilité de se saisir d'une banane mais il sait que le concurrent dominant qui le surveille n'est pas loin et qu'il s'emparera du fruit s'il le voit, alors le premier chimpanzé a un comportement d'ignorant, attendant que l'autre s'écarte, ce qui se produit effectivement, mais le dominant a senti le piège, il s'est éloigné en fait pour aller se cacher derrière un arbre et observer son congénère qui sera finalement le dindon de la farce!

Notons que ces données sont très liées au concret, elles militent cependant pour une conscience émergente.

 

            Le comportement amoureux

           

La découverte du comportement des bonobos a suscité et continue de susciter beaucoup de commentaires. Il reste que l'accouplement chez les bonobos peut se dérouler face à face et n'est pas nécessairement lié à la reproduction. Les relations sexuelles sont nombreuses surtout chez les adolescents, entre sexes semblables et différents, et sont un gage de convivialité, faisant diminuer les tensions dans le groupe. Malgré la fréquence de ces accouplements les bonobos ne sont d'ailleurs pas plus prolifiques que les autres singes. Ces comportements sexuels "témoigneraient de l'héritage du comportement socio-sexuel ancestral commun". (A. et J. Ducros) .

Comment ne pas penser avec amertume à l'encyclique de Paul VI, "Humanae vitae" qui veut à tout prix associer union et procréation: " Deux aspects indissociables: union et procréation." (§ 11). "…C'est en sauvegardant ces deux aspects essentiels, union et procréation que l'acte conjugal conserve intégralement le sens de mutuel et véritable amour…." (§12). N'animalise-t-on pas ici plus qu'on humanise!

 

La morale

 

Voilà bien l'exemple d'un critère apparemment inattaquable ordinairement considéré comme le propre de l'homme par excellence. Les faits sont-ils si clairs? Pour agir moralement il faut un minimum d'empathie c'est à dire la capacité de se mettre à la place de l'autre, ce dont est capable, dans une certaine mesure, le chimpanzé qui sait par exemple orienter un homme, auquel il est attaché, vers l'endroit connu de lui où se trouve cachée de la nourriture, ce qu'il ne fait pas avec un homme de passage.

Les Travaux de C. Boesch l'ont conduit à conclure que "le partage de nourriture recoupe chez les chimpanzés un nombre important des caractéristiques attribuées aux humains, ce qui prouve qu'il n'est pas nécessairement le propre de l'homme" (11)

            La survie des moins aptes est parfois encouragée par certains individus du groupe. En ce qui concerne l'inceste, si le fait est tabou chez l'homme, il l'est aussi chez le chimpanzé. Les chimpanzés seraient donc capables, à l'intérieur de leur groupe, d'intérioriser des normes sociales. Cela implique un discernement entre le permis et le défendu…De Waal considère vraiment que des primates autres que l'homme possèdent les rudiments d'un système moral.

 

Le langage et la communication

 

            Les tentatives d'apprentissage d'un langage articulé ont toutes échoué;

cela tient à une organisation différente du larynx)   Par contre, Vashoé, un chimpanzé de huit mois a appris cent cinquante signes gestuels de l'Ameslan (système de communication gestuelle des sourds aux USA.) Ces signes ne furent cependant pas vraiment associés selon de véritables règles syntaxiques.

            Sarah, femelle chimpanzé, entraînée à associer des formes de couleurs différentes, soit à des objets, soit à des actions, est arrivée à comprendre des phrases complexes. Est possible la représentation d'un objet à partir d'un signe arbitraire ne rappelant en rien le dit objet.

            Kanzi, un bonobo particulièrement intelligent, fut très performant, capable de "productions grammaticales primitives" mais le mode de communication demeure impératif, c'est à dire que l'usage des signes sert à exprimer des demandes. Le singe n'est pas capable, comme l'homme, de langage déclaratif ou informatif qui renseigne sur le monde et le moi.

            Kanzi a montré une très grande capacité de compréhension des instructions données par l'expérimentateur. Entraîné à communiquer avec lui à partir de lexigrammes (ensemble de symboles de formes et couleurs variées représentant un objet une qualité ou une action), Kanzi a pu comprendre six cent soixante phrases du genre "mets le lait dans le café" ou "va chercher les raisins qui sont dans le réfrigérateur", la qualité de la compréhension étant attestée par la réponse comportementale adaptée. Il s'avère dans cette affaire que Kanzi a montré une même compréhension des phrases qu'un enfant de 2 ans (où la compréhension précède la production du langage articulé).

Le rire dans la communication chez l'homme a-t-il un équivalent chez les singes? Il est sûr que le langage verbal donne à l' l'homme une distanciation inconnue chez les chimpanzés. Le rire déconnecté des rapports interpersonnels concrets est spécifiquement humain. Les hommes seuls peuvent rire d'histoires drôles. Le rire du singe est étroitement lié à une situation concrète où l'animal perçoit physiquement les "acteurs". Ce sera par exemple un signal d'amusement, par une mimique appropriée, vis à vis de ses congénères en action. Cela dit dans un contexte concret, il n'est pas impossible qu'un chimpanzé puisse trouver une situation drôle, c'est en tout cas ce que pense l'éthologue Van Hooff qui dans un contexte évolutif, estime avoir trouvé dans le répertoire des expressions faciales, "un homologue apparent du rire humain: il s'agit de la mimique "bouche ouverte, visage détendu" ou "visage de jeu".

Les conséquences des récents progrès de la primatologie dans tous les domaines ont été un affinement de la classification zoologique. Nous ne sommes plus les seuls représentants de la famille des hominidés, les systématiciens y ont inclus les grands singes, chimpanzés et bonobos en tête.

D'un point de vue philosophique cela va très loin; des débats des plus sérieux ont eu lieu sur le statut éthique des grands singes afin de savoir si on pouvait les faire bénéficier des droits de l'homme! (12)

Quoi qu'il en soit de cette question, bien des scientifiques et des philosophes battent en retraite. Par exemple voici l'opinion d'Elisabeth de Fontenay, philosophe :

            "Affirmer que l'homme ne peut et ne doit pas être défini apparaît donc comme la seule façon, éthiquement, politiquement et scientifiquement convenable de procéder."

 

            Toutes ces données modernes sur l'homme invalident la conception biblique. Elles invalident la conception de Jean Paul II du "saut ontologique" tenant à l'infusion de l'âme créant un hiatus immédiat entre animalité et humanité.

 

                                                  Bruno ALEXANDRE

 

(Extrait de Création ou évolution? La science et le crépuscule des dogmes.)

Bienvenue sur notre site.

Les textes proposés sont libres de droits à condition d'en indiquer la provenance et l'auteur.

Version imprimable Version imprimable | Plan du site Recommander ce site Recommander ce site
© Science et Religion B. ALEXANDRE