Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

LE THEOLOGIEN J. ARNOULD ET LA SCIENCE

 

Extrait de l'intervention du théologien dominicain Jacques Arnould lors du colloque Science et laïcité tenu au Collège de France le 17 février 2008, sous l'égide de L'Union rationaliste. (Compte rendu dans Raison présente N°168)

 

(Je préfère) avancer et défendre l'idée selon laquelle la science constitue une chance pour les religions. Pour le dire d'un mot, inspiré par le titre français (... que Darwin soit ! ) d'un ouvrage du paléontologue américain Stephen Jay Gould : « Et Dieu dit : Que la science soit ! »

Je suis en effet convaincu de cette chance que représentent pour les religions la démarche et la production scientifiques, dans la mesure où elles alimentent, enrichissent et parfois bousculent l'expérience, l'épreuve du réel, vécues par tout être humain. Observé, décrit, analysé, compris par les sciences, le réel peut susciter l'admiration, la crainte, l'étonnement, qu'importe : l'appréhension, la compréhension que nous en avons ne cessent d'évoluer grâce aux sciences. Or, pour ne parler que de la religion chrétienne, celle-ci n'a jamais cessé de s'interroger sur la place à conférer à cette expérience du réel, vis-à-vis de la Révélation. Comment articuler cette dernière (autrement dit une initiative de Dieu, qui se rend proche de l'humanité) avec la démarche traditionnellement appelée « théologie naturelle » qui élabore la question de Dieu, de son éventuelle existence à partir et au terme d'une expérience, étonnante ou dramatique, du réel ? Selon les traditions, les époques ou les penseurs, cette articulation a pu être établie (Thomas d'Aquin, Vatican l) ou refusée (Luther). La question, quoi qu'il en soit, reste d'actualité, à un moment où l'intelligent design revendique une place sur la scène scientifique et pédagogique ; je pense en effet que, sous les aspects prometteurs de la théologie naturelle (lorsqu'elle demeure une interrogation, un chemin et non l'affirmation des preuves de l'existence de Dieu), l'intelligent design est le plus souvent une forme renouvelée et dissimulée du créationnisme.

     La science apporte plus encore à la religion que l'expérience du réel : la connaissance de soi, selon l'antique invitation socratique et plus largement spirituelle. Nombreux sont les croyants qui s'inquiètent des propos des paléontologues, généticiens, sociologues qui ramènent l'être humain au rang des grands singes, avec lesquels ils partagent de si nombreux gènes et de non moins nombreux et étranges comportements. Sans parler des neurobiologistes qui prétendent traquer et découvrir Dieu dans les méandres du cerveau. Je comprends ces craintes mais invite à les dépasser : le croyant ne peut échapper aux contraintes biologiques, aux processus sociologiques qui ont permis et permettent l'émergence, la sélection et le maintien de systèmes et de comportements religieux. Il est plongé dedans, peut éventuellement en souffrir mais aussi en profiter. Où Dieu pourrait-il se révéler ailleurs que dans ces lieux d'attente ? II ne s'y impose pas, il ne s'y confond pas non plus.

Reste alors la question des limites entre religions et sciences. Dans les milieux religieux, il est souvent reproché à la science de prétendre tout savoir, dans un avenir, plus ou moins proche ; inutile de s'étendre sur le mot de Stephen Hawking qui clôt sa Brève histoire du temps : « à ce moment nous connaîtrons la pensée de Dieu. » Pour ma part, je ne mettrai pas de limites à la recherche scientifique ; je pense pourtant qu'elle ne connaîtra, n'atteindra le tout de la réalité qu'à l'infini…

 

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Question de B. Alexandre, lors du Débat, sur l'expression de Jacques Arnould : "la science est une chance pour la religion":

 

Compte-tenu de votre position très libérale dans votre dernier livre sur Dieu et Darwin, je pense que votre situation vis-à-vis de votre Eglise est très délicate : en acceptant le darwinisme, vous parlez contre les dogmes de votre Eglise parce que l'acceptation de l'évolution biologique fait tomber nécessairement le dogme du péché originel et ceux qui lui sont liés : rédemption, immaculée conception, vision du baptême, problème du mal parce que, à ce moment-là, Dieu se fait le complice de ce dernier. Ne vous sentez-vous pas en position peu confortable par rapport à l'Eglise que vous représentez?

          Réponse:

 Vous avez posé une question importante, c'est vrai, c'est aujourd'hui le sort du péché originel. C'est une question qui est remise constamment sir le feu et dont il faut être reconnaissant aux théologiens qui effectuent un vrai travail de recherches et qui, d'ailleurs, peuvent se tromper. Ils se réfèrent non seulement au magistère mais aussi aux fidèles. Dans une religion, il n'y a pas qu'un magistère, le pape et les évêques dans l'Eglise catholique. Il y a aussi les fidèles qui ont leur mot à dire. Il y a aussi des théologiens qui descendent dans la rue et se confrontent aux fidèles, voire

aux infidèles ! Cela fait partie du métier de théologien. Nous avons besoin, nous avons le devoir de nous confronter à la fois au magistère, pas seulement à la petite parole du pape mais à une tradition et aux fidèles. Je ne me sens pas en dehors de l'Eglise parce que j'occupe une position un peu particulière qui est celle d'un théologien qui a pour mission, comme d'autres auparavant et d'autres l'auront encore, d'aller dans les eaux un peu délicates, un peu obscures. Si vous me permettez de vous donner la définition du dogme d'un théologien (…): il s'appelait Karl Rahner, un des plus grands théologiens du XXème siècle. Quand on lui demandait ce qu'est le dogme pour lui, il répondait c'est un lampadaire dans une zone obscure. Il y a deux manières de pratiquer le dogme. Soit on le voit comme un jalon qui permet d'explorer les zones obscures et, dès lors, faire œuvre de théologie. Soit comme l'ivrogne qui s'accroche désespérément à son lampadaire pour ne pas tomber, c'est le dogmatisme qui est très dangereux pour la religion et très dangereux en général. Donc, quitte à me brûler un peu les ailes, cela fait partie de mon métier

d'aller écouter aujourd'hui ce que disent mes contemporains y compris sur le péché originel. Un ouvrage vient de sortir, écrit par un théologien*. Vous verrez que c'est un chantier ouvert et que la science ne détruit pas ce dogme, elle suscite le travail incessant - peut-être pas pour le fidèle accroché à son petit lampadaire mais pour ceux pour lesquels la foi est une quête, une avancée dans les zones obscures.

 

(Voir à propos de ces questions, l'article: "La science, une chance pour la religion?")

 

* Il s'agit sans doute du dominicain J.M. Maldamé, Le péché originel, Cerf, 2008

 

 

 

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