Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

L'EFFET REVERSIF DE L'EVOLUTION

 

 

(Article du Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, P.TORT, 1983).

 

Concept-clé de l'anthropologie darwinienne (à distinguer de l'anthropologie évolutionniste), l' effet réversif de l'évolution est ce qui permet de penser chez Darwin le passage entre ce que l'on nommera par commodité et approximation la sphère de la nature, régie par la stricte loi de la sélection, et l'état d'une société civilisée, à l'intérieur de laquelle se généralisent et s'institutionnalisent des conduites qui s'opposent au libre jeu de cette loi. Si ce concept n'est nulle part nommé dans l'œuvre de Darwin, il y est cependant décrit et opère dans certains chapitres importants de La descendance de l'Homme de 1871, qu'il faut considérer comme son troisième grand ouvrage de synthèse, et comme la poursuite cohérente, dans le champ de l'histoire évolutive de l'Homme naturel et social, de la théorie sélective développée dans L'origine des espèces. Il résulte d'un paradoxe identifié par Darwin au cours de son essai d'extension à l'Homme de la théorie de la descendance, et de son effort pour penser le devenir social et moral de l'humanité comme une conséquence et un développement particulier de l'application antérieure et universelle de la loi sélective à la sphère du vivant.

Ce paradoxe peut se formuler ainsi : la sélection naturelle, principe directeur de l'évolution impliquant l'élimination des moins aptes dans la lutte pour la vie, sélectionne dans l'humanité une forme de vie sociale dont la marche vers la civilisation tend à exclure de plus en plus, à travers le jeu lié de l'ethique et des institutions, les comportements éliminatoires. En termes simplifiés, la sélection naturelle sélectionne la civilisation, qui s'oppose à la sélection naturelle. Comment résoudre cet apparent paradoxe ?

            Nous le résoudrons en développant simplement la logique même de la théorie sélective. La sélection naturelle — il s'agit chez Darwin d'un point fondamental — sélectionne non seulement des variations organiques présentant un avantage adaptatif, mais aussi des instincts. Parmi ces 'instincts avantageux, ceux que Darwin nomme les instincts sociaux ont été tout particulièrement retenus et développés, ainsi que le prouvent le triomphe universel du mode de vie social au sein de l'humanité, et la tendancielle hégémonie des peuples « civilisés ». Or dans l'état de « civilisation », résultat complexe d'un accroissement de la rationalité, de l'emprise grandissante du sentiment de « sympathie » et des différentes formes morales et institutionnelles de l' 'altruisme, on assiste à un renversement de plus en plus accentué des conduites individuelles et sociales par rapport à ce que serait la poursuite pure et simple du fonctionnement sélectif antérieur : au lieu de l'élimination des moins aptes apparaît, avec la civilisation, le devoir d'assistance qui met en oeuvre à leur endroit de multiples démarches de secours et de réhabilitation ; au lieu de l' 'extinction naturelle des malades et des infirmes, leur sauvegarde par la mobilisation de technologies et de savoirs (hygiène, médecine, sport) visant à la réduction et à la compensation des déficits organiques ; au lieu de l'acceptation des conséquences destructrices des hiérarchies naturelles de la force, du nombre et de l'aptitude vitale, un interventionnisme rééquilibrateur qui s'oppose à la disqualification sociale. Par le biais des instincts sociaux, la sélection naturelle, sans « saut » ni rupture, a ainsi sélectionné son contraire, soit : un ensemble normé, et en extension, de comportements sociaux anti-éliminatoires — donc anti-sélectifs au sens que revêt le terme de sélection dans la théorie développée par L'origine des espèces —, ainsi, corrélativement, qu'une ethique anti-sélectionniste (= anti-éliminatoire) traduite en principes, en règles de conduite et en lois,. L'émergence progressive de la morale apparaît donc comme un phénomène indissociable de l'évolution, et c'est là une suite normale du matérialisme de Darwin et de l'inévitable extension de la théorie de la sélection naturelle à l'explication du devenir des sociétés humaines. Mais cette extension, que trop de théoriciens, abusés par l'écran tissé autour de Darwin par la philosophie évolutionniste deSpencer, ont interprétée hâtivement sur le modèle simpliste et faux du « darwinisme social » libéral (application aux sociétés humaines du principe de l'élimination des moins aptes au sein d'une concurrence vitale généralisée), ne peut en toute rigueur s'effectuer que sous la modalité de l'effet réversif, qui oblige à concevoir le renversement même de l'opération sélective comme base et condition de l'accession à la « civilisation ». C'est ce qui interdit définitivement que la sociobologie, qui défend au contraire, à l'opposé de toute la logique anthropologique de Darwin, l'idée d'une continuité simple (sans renversement) entre nature et société, puisse à bon droit se réclamer du darwinisme. L'opération réversive est ce qui fonde la justesse finale de l'opposition "nature/culture, en évitant le piège d'une « rupture » magiquement installée entre ses deux termes : la continuité évolutive, à travers cette opération de renversement progressif liée au développement (lui-même sélectionné) des instincts sociaux, produit de cette manière non pas une rupture effective, mais un effet de rupture qui provient de ce que la sélection naturelle s'est trouvée, dans le cours de sa propre évolution, soumise elle-même à sa propre loi — sa forme nouvellement sélectionnée, qui favorise la protection des « faibles », l'emportant parce qu'avantageuse, sur sa forme ancienne, qui privilégiait leur élimination. L'avantage nouveau n'est plus alors d'ordre biologique, il est devenu social.

 

                                                P. TORT

 

NB: Lire le texte 17 sur l'anneau de Möbius qui est "une métaphore du passage évolutif de la nature à la civilisation."

                               

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