Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

11: LA SELECTION SEXUELLE (Patrick TORT)LA MORALE, UN FAIT D'EVOLUTION

 

 Par Patrick TORT

 

Question : Dans Darwin et le darwinisme (p. 70- 71), vous évoquez l'idée selon laquelle Darwin aurait produit, « à travers le motif dialectique de la sélection des conduites anti-sélectives et du sentiment de sympathie, couplé avec celui de l'accroissement de la rationalité et de l'importance grandissante accordée par chaque sujet à l ' 'opinion publique ', une théorie matérialiste des bases de la morale qui préserve de même l'indépendance conquise par les décisions et la réflexion éthiques (grâce à l'effet de rupture produit par le renversement - (Cf texte 15 et 17),  tout en permettant de soustraire celles-ci à l'emprise dogmatique des morales de l'obligation transcendante ». Ainsi, la morale développée par Darwin est strictement matérialiste parce qu 'elle est totalement intégrée à l'évolution. Mais quel est alors le degré de cette «indépendance conquise par les décisions et la réflexion éthiques » ? Certes, débarrasser l'éthique de tout présupposé religieux rend les valeurs à la responsabilité purement humaine, mais qu'en est-il vraiment de cette responsabilité si, d'une certaine manière, l'on inclut la position des valeurs au sein d'une genèse évolutive ? Ne reprenez-vous pas d'une main ce que vous donnez de l'autre ? En effet, l'affirmation d'une immanence absolue de l'éthique face à la transcendance religieuse ne conduit-elle pas à l'impossibilité de penser un devoir-être des valeurs, et même une liberté humaine ? En ce sens, ne serait-il pas possible de forger le concept d'une transcendance, non religieuse, mais strictement humaine ?

 

Patrick Tort : Si je vous comprends bien, il ne peut y avoir de vécu de la valeur comme telle que si le fondement de celle-ci est transcendant. Bref, il n'y a pas de morale qui vaille sans religion. Il vous faut donc une Révélation pour fonder les valeurs. Or ce que montre Darwin, c'est que religion et morale, elles aussi, sont des faits d'évolution, et qu'à ce titre, avant d'agir d'une manière apparemment transcendante sur l'évolution humaine, elles ont dû se soumettre elles aussi à de très immanentes lois d'émergence et de propagation. La transcendance n'existe pas comme entité intégrable au discours scientifique. Ce qui existe en revanche, c'est la génération psychosociologique et politique d'un effet de transcendance, qui, du reste, a partie liée avec l'histoire, individuelle et collective, de l'émergence du symbolique. Je ne puis faire ici que vous renvoyer à mon livre La Constellation de Thot (hiéroglyphe et histoire), paru chez Aubier en 1981. Les valeurs n'ont pas à être « fondées » par un être sublime qui leur communiquerait une parcelle de sa sublimité. Les valeurs ne sont sublimes qu'en tant que fondatrices du sentiment de la sublimité de ce qu'elles fondent. Et l'effet de sublime est très exactement le résultat du processus de sublimation. C'est en cela que Freud vient en aide à Darwin dans la constitution d'une théorie matérialiste de l'émergence du sentiment de la valeur.

En termes darwiniens, l'origine de l'instinct social (de l'affection agissante pour le faible, de la « sympathie » altruiste, donc des sentiments moraux, donc de la loi morale et de son institutionnalisation, donc de son possible effet de transcendance à travers l'autorité politico-religieuse) est à rechercher dans l'amour maternel, qui connaît une genèse évolutive et un développement dont le progrès se mesure à l'intérieur du Règne animal à l'ampleur et à la durée des soins apportés à la progéniture.

En quoi par ailleurs le fait de demeurer dans l'immanence c'est-à-dire dans l'élément-cadre de la rationalité scientifique - peut-il frapper d'impossibilité l'existence de la « liberté humaine » ? Ce que vous nommez «liberté», c'est-à-dire la capacité de s'autodéterminer dans des situations de choix, est une propriété commune, à différents degrés, à l'ensemble des unités vivantes en tant qu'elles sont, pour reprendre l'expression de Faustino Cordon (1), «foyers d'action et d'expérience ». Encore faut-il pour le bien comprendre pouvoir sortir un instant du matérialisme leucippo-democritéen qui a dominé jusqu'ici l'histoire de la science moderne (un déterminisme réductionniste peu apte à penser explicativement l'apparition des propriétés émergentes) pour éprouver ce qui sera probablement l'adéquation meilleure d'un autre modèle de matérialisme, incluant constitutivement la contingence : celui d'Epicure. Je vous renvoie à ce sujet au travail remarquable de Chomin Cunchillos". (2)

En ce sens, la « transcendance strictement humaine » que vous semblez requérir n'est pas distincte de ce que l'on a pu nommer, dans un vocabulaire assez récent et légèrement approximatif, la «transcendance évolutive» de l'Homme, qui n'est rien d'autre, comme il va de soi, que le produit emergent de processus strictement immanents.

Il me reste enfin à achever de tenir ma promesse, et de répondre à la question de la civilisation aujourd'hui, comme « confirmant » ou non la vision théorique de Darwin. Vous avez noté que j'ai accordé, contre votre attente, beaucoup moins d'importance à cette question (qui met en œuvre trop de critères subjectifs) qu'à celle, fondamentale à mes yeux, du rétablissement de cette vision théorique dans son objective intégrité. Vous comprendrez aisément pourquoi lorsqu'il sera devenu clair que c'est toujours plus ou moins au nom de Darwin que la « civilisation » industrielle, s'autorisant de sa « supériorité », a tenté de légitimer ses entreprises suprématistes et sa passion de dominer le dominable jusqu'au point d'exténuer sa vie. Il est tout à fait extraordinaire, mais révélateur à proportion, qu'il ait fallu attendre 1983 pour qu'un théoricien fût à même de démontrer, à travers la simple analyse des textes et de la théorie, que cette attitude était condamnée par le concept évolutif de civilisation tel qu'il est articulé par Darwin lui-même dans la logique et dans les énoncés majeurs de sa propre anthropologie. J'ai expliqué dans plusieurs livres les raisons historico-discursives de ce prodigieux recouvrement. (3)

Du fait que nul ne peut sérieusement considérer l'évolution culturelle de l'humanité comme achevée, l'existence persistante d'oppressions mortifères à l'échelle des sociétés humaines ne saurait « invalider » ni, à l'évidence, l'effectivité de la tendance évolutive décrite par Darwin dans le passé, ni la forte probabilité de sa poursuite en direction d'un horizon évolutif futur caractérisé comme dominé par l'universalisation de la sympathie. Mais l'étape évolutive actuelle du processus civilisationnel est celui de la formation de blocs (nationaux, économiques, culturels) qui, tout en favorisant ouvertement des rapports de nature coopérative entre leurs membres, reportent la conflictualité, les conduites dominatrices et la non-assistance à l'extérieur, hors des zones d'intégration (terrains d'affrontements secondaires, exploitation du Tiers-Monde, extinctions de populations et de cultures, famines, maladies), en même temps qu'elles les réduisent, les aménagent ou les dissimulent à l'intérieur (entre les classes, les communautés, les ressources). Le néo-libéralisme (en tant que naturalisation de la disqualification sociale des « moins aptes ») est, en termes rigoureusement darwiniens, une authentique régression de la civilisation.

C'est sans doute dans l'espace de la contradiction que vous désignez que la lutte pour l'égalité apparaît avec nécessité comme un combat contre la barbarie, et que le dialogue entre Darwin et Marx, longtemps interrompu, mésinterprété, ou considéré comme impossible, peut enfin, aujourd'hui, reprendre.

 

Patrick TORT

 

 (Extrait de La Seconde révolution darwinienne, Ed Kimé, 2002, p 66 à 70)

 

Notes:

 

(1) On trouvera dans Pour Darwin une longue propédeutique à la théorie des unités de niveau d'intégration développé par ce grand biochimiste espagnol.

(2) Ch. Cunchillos, "Réductionnisme, hasard, nécessité et téléologie", dans Pour Darwin,

P. Tort (dir.), PUF, 1997.

(3) La pensée hiérarchique et l'évolution, Paris, aubier, 1983; misère de la sociobiologie, Paris, PUF, 1985; Darwinisme et société, Paris, PUF, 1992; Darwin et le darwinisme, Paris, PUF, 1997

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(En complément, écouter P. TORT sur la sélection sexuelle)

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