Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

Le Dessein Intelligent ou Intelligent Design

Une spectaculaire escroquerie érigée en débat "démocratique"

 

(Par  Patrick TORT)

 

 

       La résurgence de l'intelligent Design (dessein ou plan intelligent imaginé comme seule cause possible des harmonies de l'univers), dont les Etats-Unis sont le perpétuel théâtre, bénéficie, à l'instar du créationnisme scientifique, du vecteur de contamination que constitue la foule des adeptes diplômés, les mêmes qui ont déjà servi d'agents propagateurs de l'idéologie « New Age » et de ses multiples avatars du côté des sciences. Ce providentialisme revient en Europe, qui l'a jadis produit, sous la forme illusoire d'une mode innovante destinée à marquer les limites de la connaissance rationnelle de l'univers, avec la complicité de scientifiques qui ne mesuraient pas la portée de ce qu'ils faisaient lorsqu'ils applaudissaient au thème, en apparence innocemment « poétique », du « réenchantement du monde ». Cette approche mystique du monde et de la connaissance - symptôme de la crise momentanée de l'explication scientifique et de ses modalités de diffusion dans la société, ainsi que de la volonté politique d'un ressaisissement théocratique destiné à occulter la contradiction entre les idéaux de progrès affichés par les nations et leurs pratiques délétères - n'a, pour éclore dans les pays européens, qu'à ressusciter les gestes discursifs de la vénérable tradition de la théologie naturelle, florissante depuis le XVIIe siècle en Angleterre et sur le Continent. Lorsque, au XVIIIe siècle, le courant philosophique des Lumières entreprit d'affranchir de la théologie la connaissance scientifique de la nature, les Eglises usèrent de tout leur pouvoir sur l'enseignement et la société pour imposer la survie de cette interprétation providentialiste des « merveilles de la nature » dont elles étaient les laboratoires permanents. Rien d'autre, en substance, ne se produit aujourd'hui. Ce qu'a profondément institué Darwin, c'est une vision de l'histoire et du système des êtres totalement libérée des contrats de parole passés avec la croyance issue des dogmes religieux. Toute religion instituée, dans l'exacte mesure où elle se confond primitivement avec l'exercice du pouvoir politique, commence par être dogmatique. Elle ordonne, et l'on croit. La situation de Darwin par rapport à l'Eglise anglicane est exemplaire de ce qu'engendre un tel contexte. Considérée en tant qu'appareil d'influence, une Eglise installée ne procède jamais de plein gré à l'assouplissement de ses dogmes. Tant qu'elle est en mesure de tirer un avantage réel du maintien sans faiblesse de leur emprise, elle défend leur vérité littérale. C'est ce qu'ont tenté de faire les fondamenta- listes protestants américains. Mais, ainsi que je l'écris dans « Darwin et la philosophie » (Kimé, 2004), «s'il advient que cette rigidité fragilise la religion dans l'affrontement qui l'oppose au discours de vérité concurrent qu'est la science, alors elle va puiser en son propre sein les éléments de souplesse adaptative qui, au prix, certes, de quelques concessions sur la lettre, assureront toutefois sa survie ».

      Lorsque, en 1837, Darwin rompt avec le fixisme dogmatique et ouvre son premier carnet de notes sur la «transmutation des espèces», ni l'Eglise anglicane ni l'Angleterre - qui voit au même moment Victoria accéder au trône - ne sont prêtes à de telles concessions. Le prix de cette raideur est que tout divorce de la raison avec le dogme est vécu comme sortie simultanée de l'Eglise et de la foi. Pour Darwin qui, désormais transformiste et assuré de son étude de la géologie, de la paléontologie et de la distribution géographique des organismes, ne peut plus croire que le monde et les hommes ont été créés en 6 jours par un Dieu personnel - dont les traits de comportements lui rappellent sensiblement par ailleurs ceux des divinités barbares du paganisme -, la religion, figée dans ses textes fondateurs, apparaît comme un mensonge indigne de justifier le maintien d'une croyance. On sait pourtant que quelques années auparavant, à Cambridge, il avait étudié avec un réel plaisir les ouvrages, inscrits au programme des humanités, de William Paley - le même dont l'actuel Intelligent Design fait aujourd'hui encore une référence permanente -, en dépit du fait que le prélat avait ordonné la mise à l'index des ouvrages non orthodoxes de son grand-père Erasmus. Au terme d'un processus d'éloignement progressif qu'il évoque dans son « Autobiographie » de 1876 en des termes non équivoques, Darwin abandonnera ainsi ses convictions juvéniles jusqu'à devenir « totalement incrédule ».

      Cela cependant ne suffit pas à expliquer l'entêtement prolongé des Eglises et des mouvements néoprovidentialistes à combattre encore et toujours Darwin. Cet acharnement spécial, incarné par tous les acteurs de cette renaissance finaliste, s'explique plus profondément par le fait que Darwin, en dotant l'histoire naturelle d'une théorie de la dynamique évolutive des êtres vivants faisant l'économie de la Providence, tendait par là même à évacuer comme inutile, illusoire et impropre en science la représentation finaliste du monde et du devenir à laquelle la théologie naturelle avait arrimé l'essentiel de son sauvetage des articles de foi principaux du christianisme, déjà ébranlés dans la lettre. Et les concessions purement verbales qu'il fait, par convenance diplomatique envers les convictions installées, à l'idée déjà rétrécie d'un Dieu qui se contenterait d'imprimer à l'univers ses grandes lois de fonctionnement ne changent rien au fait de son athéisme personnel - reconnu par lui-même en 1876 -, ni au fait que la nature qu'il étudie, désormais restituée à l'immense durée des temps géologiques et excluant tout miracle, est une nature entièrement soumise au principe d'immanence, une nature fondée sur la réfection épisodique de ses équilibres, une nature tributaire de 1a variation imprévisible et de la sélection des improvisations avantageuses, une nature contingente et opportuniste, échappant de ce fait à toute prédélinéation.

      Ainsi, le mouvement du dessein intelligent, émanation de la droite chrétienne et des courants sectaires américains, soutenu par des capitaux privés considérables et un formidable appareil de propagande, ne se trompe pas de cible : l'ennemi « désigné » aujourd'hui, reléguant Marx au second plan des urgences stratégiques, c'est Darwin, celui qui a lu et apprécié Paley, puis l'a rendu, singulièrement affaibli, à l'apologétique en condamnant ses successeurs à la réitération périodique d'un geste d'annexion de la science à la croyance dont les seules véritables victimes sont ceux qui ne savent pas. La sourde intuition qui préside à cette diabolisation insistante de Darwin, c'est celle du danger que présente, aux yeux des nouveaux défenseurs du Dieu omniscient, une théorie qui n'est pas, pour penser l'histoire de la nature vivante, une théorie parmi d'autres, ainsi que le voudraient les bandeaux d'avertissement que les nostalgiques de la théocratie primitive ont fait apposer sur la couverture des manuels scolaires dans certains Etats américains. Cette théorie est en effet extensible à tous les systè mes complexes issus d'une histoire, et met en œuvre non seulement un corpus gigantesque de faits qu'elle explique et relie, mais, au-delà, une nécessité d'ordre simplement logique qui en fait un cadre de synthèse rationnelle. A l'intérieur d'un système déterminé d'éléments en interaction permanente et soumis au changement, la seule loi dynamique permettant de rendre compte de l'existence, des caractères et de l'action d'un groupe d'éléments à un moment donné est celle de la sélection de compatibilités temporaires entre le mode d'être actuel de ce groupe d'agents et l'état momentané du système : ce sont ces équilibres de coexistence et d'interaction qu'étudie l'histoire naturelle de Darwin, et qui fabriquent l'histoire du monde, lui donnant de facto un sens, non prescrit mais lisible, celui des séquences d'événements que reconstituent précisément les sciences de la terre et de la vie.

      Des spéculations de l'Intelligent Design se dégage donc une pénible impression de déjà-vu. Il paraît grotesque, pour un spécialiste de l'évolution de voir resurgir au sein de sa propagande l'antique allégorie - chère aux déistes du XVIII° siècle - de l'horloge et de l'horloger, ou de voir brandir encore l'argument cent fois réfuté de l'impossibilité d'aboutir par voie de sélection à la production d'un organe aussi complexe que l'œil des mammifères. Ou d'entendre affirmer qu'un peu de science éloigne de Dieu et que beaucoup de science y ramène. L'ordre de la connaissance objective - celui de ce que l'on nomme la science - est irréductible à celui de la croyance, puisque croire est, précisément, ne pas savoir. J'ai longuement développé ailleurs l'idée que la réitération est le mode d'être des grandes idéologies parascientifiques, et qu'en l'absence radicale de nouveauté, ce sont la répétition, la résurgence et le remaniement qui caractérisent le comportement historique de l'idéologie en général. Le créationnisme scientifique, le principe anthropique et le dessein intelligent sont autant de composantes foncières de la plus ancienne théologie naturelle, et autant de versions diversement ajustées, mais convergentes, de son adaptation aux nouvelles données des sciences de la nature, du cosmos et de la vie. Cela ne signifie pas qu'il soit inutile d'y réagir autrement que par un haussement d'épaules. Ce geste a valu naguère aux maîtres de la zoologie française, peu conscients des grandes lois sociologiques de l'imitation, d'assister impuissants à l'irruption de la sociobiologie – autre composante, imposée comme adverse, de l'idéologie américaine, et chargée de faire passer pour un darwinisme intransigeant la pire de ses déformations. Le débat dès lors est orchestré entre créationnistes et sociobiologistes – ce qui ne laisse d'autre choix que d'épouser l'un ou l'autre versant de l'idéologie américaine -, et le public doit se passionner une fois de plus pour cette énorme mystification. Ainsi, le pays qui a le plus favorisé l'illégitime travestissement du darwinisme en « darwinisme social » est, en même temps, celui qui condamne le vrai Darwin à s'effacer devant la théologie et qui, pour ne pas paraître se dissoudre dans cette antinomie, érige et spectacularise cette escroquerie en débat « démocratique ». Les mouvances néoprovidentialistes, fortement soutenues par le gouvernement de George Bush et portées par la croissante infiltration des sectes dans la société, sont ainsi la réponse théocratique destinée à recouvrir la schize fondatrice et les contradictions majeures de la nation américaine - que Darwin, précisément, a, un jour, décrite comme ayant été fondée par des repris de justice guidés par des pasteurs. On assiste, aujourd'hui, à l'exhibition symptomatique et récurrente de cette constante primitive.

 

Patrick TORT

 

(Extrait de l'article: Une idéologie parascientifique, le Nouvel Observateur, H.S. N° 61)

 

NB: Lire aussi l'article 6

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