Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

 

BAUDELAIRE, DIEU, LE MAL

 

 

(NB : les références paginales des poèmes se rapportent à l’édition: BAUDELAIRE - Les Fleurs du Mal, Librairie générale française, Le Livre de Poche,  1972)

 

 

Les conceptions de Baudelaire sur ce thème se trouvent essentiellement dans son œuvre principale, Les Fleurs du mal, qui sera le centre de ma réflexion.

 

         Le premier poème,  Au lecteur (p.5), résonne comme un avertissement, une préface à toute l’œuvre. Il nous donne le cadre, la toile de fond de l’univers pessimiste de Baudelaire qui génère la mélancolie, la langueur, l'ennui, le dégoût de vivre, bref le  spleen baudelairien.

 

Voici les quatre 1ères strophes:

 

La sottise, l'erreur, le péché, la lésine, 

Occupent nos esprits et travaillent nos corps,

Et nous alimentons nos aimables remords,

Comme les mendiants nourrissent leur vermine.

 

Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches;

Nous nous faisons payer grassement nos aveux,

Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,

Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.

 

Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trismégiste

Qui berce longuement notre esprit enchanté,

Et le riche métal de notre volonté

Est tout vaporisé par ce savant chimiste.

 

C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !

Aux objets répugnants nous trouvons des appas;

Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas,

Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.

 

         Dès la 1ère strophe le constat est fait du mal qui nous habite, le mal moral comme le mal physique et, de plus, nous l’entretenons malgré les apparences de remords.

Ce mal intrinsèquement lié à la nature humaine est interprété dans un contexte religieux puisqu’il est question de péché, Satan, Diable, Enfer et Démons (6ème strophe).

          Notre condition pécheresse apparaît sans issue et  nous y trouvons même une certaine jouissance malgré de viles tentatives pour donner le change. Nous sommes fondamentalement consentants !

         Si nous trouvons confortable « l’oreiller du mal » c’est parce que subtilement Satan mène le bal, trompant notre esprit et se jouant de notre volonté. Ce Satan est plus que tout puissant, il l’est trois fois ! car Satan « Trismégiste », signifie Satan trois fois grand! (allusion à Hermès trismégiste, nom grec du dieu Thot, dieu égyptien de la connaissance) ; le choix de Baudelaire n'est donc pas gratuit).

         La 4ème strophe confirme la précédente, Satan étant remplacé par l’appellation plus commune de Diable faussant notre jugement au point de nous faire aimer ce qui normalement devrait nous répugner et progresser vers l’enfer comme si c’était un paradis.

[cliquer sur le lien pour lire les strophes suivantes]

         La prégnance satanique nous transforme en débauchés avides des plaisirs de la chair, jusqu’à la lie. Nos vices tels des vers helminthes (1) grouillants, personnifiés en autant de Démons, nous minent, et véritables artisans de la mort, ils nous ravagent à notre insu.

Ainsi adonnés au mal, le tableau serait encore plus noir si ne nous retenait pas notre poltronnerie.

         Baudelaire allégorise ensuite nos vices sous forme de toutes sortes de gros animaux pour terminer par le vice « le plus immonde », le « monstre délicat de l’Ennui ».

         C’est donc clair, le mal nous habite corps et âme, et le dernier vers est sans concession pour le lecteur que Baudelaire force à lui ressembler !

           Baudelaire valorise Satan. Dans Les litanies de Satan. (p.148). La forme est appropriée au titre: une série de répétitions de distiques (ensemble de deux vers) séparés par une série d'incantations mystiques d'un seul et même vers jouant fonction de refrain:

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Ainsi ce n'est pas Dieu qu'implore le poète pour le soulagement de sa misère, mais Satan! Pour une conscience chrétienne, ceci est un blasphème! Baudelaire ose même attribuer quelques propriétés divines à Satan:

-  guérisseur familier des angoisses humaines

-  (Toi qui) enseignes par l'amour le goût du paradis

La prière finale est terrible:

Gloire et louange à toi, Satan, dans les hauteurs

………………………………………………….

Fais que mon âme un jour, sous l'Arbre de la science

Près de toi repose...

     Avec l'arbre de la science Baudelaire fait allusion au récit biblique de la genèse, l'arbre interdit du paradis de nos premiers parents, à savoir l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Ainsi Baudelaire apparaît être l'adepte de l'orgueil de la transgression. Il veut savoir ce qu'on lui cache et il considère ici Satan comme un chantre de la connaissance. Il affirme donc sa volonté d'insoumission, d'indépendance, d'émancipation. Il revendique un temple nouveau, c'est sa propre expression, libéré des interdits divins. Dans le poème  Le possédé  (p. 187) on lit cette exclamation: O mon cher Belzébuth, je t'adore!

Blasphème suprême!

Le poème le plus puissant, il faudrait dire infiniment puissant,  où Baudelaire se livre, a pour titre : Le reniement de St Pierre. (p. 143) que je cite en entier pour le confort du lecteur:

 

Qu'est-ce que Dieu fait donc de ce flot d'anathèmes

Qui monte tous les jours vers ses chers Séraphins ?

Comme un tyran gorgé de viande et de vins,

II s'endort au doux bruit de nos affreux blasphèmes.

 

Les sanglots des martyrs et des suppliciés

Sont une symphonie enivrante sans doute,

puisque, malgré le sang que leur volupté coûte,

Les cieux ne s'en sont point, encore rassasiés !

 

Ah! Jésus,  souviens-toi du Jardin des Olives!

Dans ta  simplicité  tu priais à genoux

Celui qui dans son ciel riait au bruit des clous

Que d'ignobles bourreaux plantaient dans tes chairs vives

 

Lorsque tu vis cracher sur ta divinité

La crapule du corps de garde et des cuisines,

Et lorsque tu sentis s'enfoncer les épines

Dans ton crâne où vivait l'immense Humanité;

 

Quand de ton corps brisé la pesanteur horrible

Allongeait tes deux bras distendus, que ton sang

Et ta sueur coulaient de ton front pâlissant,

Quand tu fus devant tous posé comme une cible,

 

Rêvais-tu de ces jours si brillants et si beaux

Où tu vins pour remplir l'éternelle promesse,

Où tu foulais, monté sur une douce ânesse,

Des chemins tout jonchés de fleurs et de rameaux,

 

Où, le cœur tout gonflé d'espoir et de vaillance,

Tu fouettais tous ces vils marchands à tour de bras,

Où tu fus maître enfin? Le remords n'a-t-il pas

Pénétré dans ton flanc plus avant que la lance?

 

Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait

D'un monde où l'action n'est pas la sœur du rêve;

Puissé-je user du glaive et périr par le glaive!

Saint Pierre a renié Jésus... il a bien fait!

 

Ce poème comporte trois parties très inégales :

-  les deux 1ères strophes se rapportent à Dieu le Père plutôt indifférent sur ses hauteurs.

-  les cinq suivantes concernent Jésus, d'abord le Jésus souffrant de la Passion, puis le Jésus se souvenant, rêvant.

-  la dernière strophe livre la position de l’auteur.

 

1.  Dans la 1ère strophe Baudelaire se livre à une critique sans concessions de Dieu le Père puisqu'il le traite de tyran gorgé de viande et de vin et de plus c'est un tyran insensible aux blasphèmes qu'il trouve même doux.

   Dans la 2ème strophe tout le mal du monde apparaît pour Dieu comme une symphonie enivrante et il est présenté comme avide de sang, du sang des innocents qui plus est,  et jamais rassasié  comme s’il en fallait encore plus pour qu’enfin il réagisse ! Il se moque de Dieu par une ironie noire. Il me fait penser en cela au qualificatif  de "Grand farceur" que lui donna l'écrivain américain W Faulkner.

Baudelaire métamorphose Dieu en qui?  Rien moins qu'en Satan heureux du triomphe du mal! Blasphème encore!

 

2.  Dans la longue 2ème partie, Baudelaire interpelle familièrement Jésus qu'il tutoie. Par trois strophes il lui demande de se souvenir de sa Passion, énumérant les souffrances de ses derniers moments: la couronne d'épines, les clous, les crachats, la désarticulation du corps.

 Deux vers sont   très forts:

. Dans ton crâne où vivait l’immense humanité : allusion à l’humanité pleine de Jésus en ce qu’elle a de plus tragique et devant normalement, grâce à lui être rachetée.

.  Quand tu fus devant tous posé comme une cible:  image on ne peut plus parlante d'un Jésus agonisant de tout le mal du monde.

 

          Les deux strophes suivantes opposent sa triste situation aux heures de la mort aux instants brillants et triomphants  qu'il vécut au moment de son entrée à Jérusalem, acclamé par la foule en tant que prophète (Mat 21:10) et où il fit preuve d'autorité en chassant les marchands du temple et en se révélant le maître face aux pharisiens.

  Puis, brutalement, Baudelaire, dans les deux derniers vers de la strophe 7, interroge Jésus:

………………….Le remords n'a-t-il pas

Pénétré dans ton flanc plus avant que la lance?

            La chute brutale de la strophe ramène au tragique de la situation de Jésus qui de maître est en quelque sorte passé au statut de vaincu du jardin des oliviers et se voit attribuer par Baudelaire un sentiment de profond remords. Tout cela n'est pas gratuit sous la plume du poète de bonne culture biblique ; il  doit faire allusion ici au comportement étonnant de Jésus qui, au moment de sa fin demande à son père d'éloigner la coupe de lui (Mat 26:39) et surtout, au moment d'expirer s'exclame: "Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?" (Mat 27:46). Dans l’esprit de Baudelaire cette adresse dernière de Jésus à son père est certainement interprétée come une faiblesse inadmissible compte tenu de la connaissance de la place qu’il avait dans le dessein divin, donc comme un échec !

 

3.  Dans la dernière strophe, sans transition, mais logiquement amenée par la strophe précédente,  le je baudelairien surgit. Il donne son avis: l'action plutôt que le rêve (il considère donc que la mission  de Jésus est plutôt rêve qu'action) et contrairement à son enseignement rapporté par Mat 26:52, il choisit l'action par le glaive, montrant par là son caractère de rebelle et d'insoumis (on oserait dire d'incroyant car ce dernier, n’ayant qu’une vie, n’a que le secours du vrai glaive pour survivre).

Le dernier vers est peu poétique mais d’une grande puissance:

St Pierre a renié Jésus...Il a bien fait

          Cette exclamation est celle d'un révolté contre l'impuissance de Jésus et son père devant le mal de ce monde.

 

Que le lecteur me permette maintenant de faire un rapprochement entre Baudelaire et Dostoïevski. Le poème de Baudelaire; se situe dans la partie des Fleurs du Mal  ntitulée "Révolte". Dans  Les frères Karamazov  (2ème partie, livre 5:4) se trouve aussi un passage ayant le même intitulé "La Révolte". L'un des frères, Ivan, plutôt sceptique s'adresse à Aliocha, le cadet qui fut élevé dans une atmosphère religieuse par le vieux moine Zosime; il l'interpelle sur la souffrance des enfants. Cette souffrance injustifiable fait dire à Ivan: je ne renie pas le Seigneur mais je lui retourne mon billet (ce qui revient pratiquement au même) ce à quoi Aliocha rétorque qu'il s'agit de REVOLTE! Le passage qui suit dont le titre est "Le Grand Inquisiteur" est encore plus puissant car il démontre l'échec de Jésus-Christ jugé digne de périr sur le bûcher. Là aussi un rapprochement avec Baudelaire est possible ; il nous raconte dans Châtiment de l'orgueil (p 31) qu'un théologien, un peu fou certes, s'écria:

 Jésus, petit Jésus! Je t'ai poussé bien haut!

Mais, si j'avais voulus t'attaquer au défaut

De l'armure, ta honte égalerait ta gloire,

Et tu ne serais plus qu'un foetus dérisoire!        

Le Jésus de ce théologien ne vaut  pas mieux que  celui du grand inquisiteur de Dostoïevski!

 

Fermons la parenthèse en disant  que tous ces textes sont d'une grande violence verbale à l’égard de Dieu et de son fils et qu’ils sont éminemment blasphématoires.  Et on trouve, dispersées dans d'autres poèmes, d'autres vers blasphématoires.

 

*

*    *

Est-ce à dire que Baudelaire est toujours aussi catégorique? Non! D'ailleurs il est volontiers paradoxal   et il revendique même le  droit de se contredire  (Pensées d’album). Nous pouvons déceler des accents plus chrétiens dans d'autres poèmes.

 

         Un grand croyant nommé Paul Claudel aimait bien l' Imprévu (p. 250); citons-en quelques vers:

Un ange sonne la victoire

 

De ceux dont le cœur dit: "Que soit béni ton fouet,

Seigneur! Que la douleur, Ô Père, soit bénie!

Mon âme dans tes mains n'est pas un vain jouet,

Et ta prudence est infinie."

La valorisation de la souffrance est une conception manifestement chrétienne!

         Bénédiction (p. 9), le 1er poème de Spleen et Idéal est encore plus explicite:

Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance

Comme un divin remède à nos impuretés

Et comme la meilleure et le plus pure essence

Qui prépare les forts aux saintes voluptés!

Et plus loin:

Je sais que la douleur est la noblesse unique

         Baudelaire s'adresse au Seigneur dans  Les phares (p. 19) pour lui dire que l'ardent sanglot de l'art nous donne la dignité.

       Dans La cloche fêlée  (p. 88) il déclare bienheureuse la cloche qui jette fidèlement son cri religieux.

         Le mot chrétien n'apparaît qu'une fois (à ma connaissance) dans les Fleurs du Mal, c'est quand le poète  souhaite à sa Muse malade (p. 21) que son sang chrétien coule à flots rythmiques.

          Baudelaire a bien vu  dans L'irréparable (p. 78):

Un être, qui n'était que lumière, or et gaze,

Terrasser l'énorme Satan

mais ce Dieu ne l'a pas visité, dit-il!

               D'autres concepts religieux sont présents: le paradis, la chute par le péché, c'est d'ailleurs on ne peut plus logique du fait qu'il parle avec tant d'insistance de Satan.

Le terme de péché originel n'est pas employé (2) mais c'est tout comme avec l'immortel péché d'un poème du Voyage (p. 174) ou l'universel péché de L'Imprévu. (p. 250)

Il y a bien eu avant le péché, un paradis terrestre. Dans Les litanies de Satan (p. 151), Baudelaire dit clairement de Satan:

Père adoptif  de ceux qui en sa noire colère

Du paradis terrestre a chassé Dieu le Père.

Signalons au passage qu'il parle de son paradis perdu, celui de son enfance. Citons à ce propos deux vers  de Moesta et errabunda (p. 84):

Mais le vert paradis des amours enfantines

L'innocent paradis des amours furtifs.

          Ailleurs, dans Correspondances (p. 18) il parle

…de la sainte jeunesse, à l'air simple, au doux front,

A l'œil limpide et clair ainsi qu'une eau courante

Et qui va épandant sur tout, insouciante

Comme l'azur du ciel, les oiseaux et les fleurs,

Ses parfums, ses chansons, et ses douces chaleurs!

          Le Balcon (p. 52) rend un bel hommage à sa mère.

 On sait que Baudelaire eut  une courte enfance heureuse mis c'est après coup qu'il s'en aperçut ( il a été heureux, mais sur le moment il ne le savait pas; les paradis baudelairiens ne sont que des paradis perdus.)

         Après le paradis perdu, y aura-t-il un paradis retrouvé? Il ne semble pas car la rédemption au sens théologique est absente de la pensée baudelairienne. Il nous l'a dit dans Le Reniement de St Pierre, Jésus a échoué dans sa mission rédemptrice. La mort semble être une fin mais elle reste énigmatique.

         Dans Un voyage à Cythère, (p. 139) paradoxalement, Baudelaire fait apparaître un gibet avec son pendu, les entrailles dégoulinantes et il s'identifie à lui, écrivant:

Ah seigneur! Donnez-moi la force et le courage

De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût.

         Baudelaire appelle la nuit c'est-à-dire la mort dans La fin de la journée (p. 167), métaphore de la fin de la vie :

La nuit voluptueuse monte,

Apaisant tout, même la faim,

Effaçant tout, même la honte,

Le poète se dit: "enfin"!

……………………………

Je vais me coucher sur le dos

Et me rouler dans vos rideaux,

O rafraîchissantes ténèbres.

         Baudelaire dit encore  dans L'examen de minuit (p. 263) :

Soufflons la lampe afin

De nous coucher dans les ténèbres.

         Tout cela parce que la mort est consolatrice, il écrit dans La mort des Pauvres (p. 164)  :

C'est la mort qui console, hélas et qui fait vivre;

C'est le but de la vie, et c'est le seul espoir

Qui comme un élixir nous monte et nous envivre

Et nous donne le cœur de marcher jusqu'au soir ;

         La mort est consolatrice donc car le poète sait qu'elle le délivrera de ses souffrances présentes. Il n'y a pas un autre poète qui ait décrit la mort avec le réalisme presque jubilatoire d' Une Charogne (p. 43), un des poèmes les plus connus et dont on a dit que c'était une parodie de "Mignonne allons voir si la rose…" du poète Ronsard.

Il apparaît clairement que la mort est consolatrice et libératrice mais est-ce une fin définitive? Nous devons poser le problème car il se trouve posé dans certains vers du poète, ainsi dans  Le Squelette du laboureur (p. 224) nous lisons:

….dans la fosse même

le sommeil promis n'est pas sûr;

…envers nous le Néant est traître ;

…même la Mort nous ment

…………………………….

(et) il nous faudra peut-être

Dans quelque pays inconnu

Ecorcher la terre revêche.

         La mort des amants (p. 163), le poème des Fleurs du mal que Marguerite Duras trouvait le plus beau,  se termine par le tercet suivant:

Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes,

Viendra ranimer, fidèle et joyeux,

Les miroirs ternis et les flammes mortes.

         La mort des pauvres (p. 164), se termine par le vers suivant : " C’est le portique ouvert sur les cieux inconnus" et dans le 3 ème poème sur la mort, La mort des artistes (p. 165) Baudelaire parle de l'espoir de ces sculpteurs damnés:

C'est que la mort, planant comme un soleil nouveau,

Fera s'épanouir les fleurs de leur cerveau!

         Voici maintenant les deux dernières strophes du dernier poème de l'édition de 1861, Le voyage ( p. 177):

0 Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre!

Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons!

Si le ciel et. la mer sont noirs comme de l'encre,

Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

 

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte!

 Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,

Plonger au fond du gouffre. Enfer ou Ciel, qu'importe?

Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau!

 

0n le constate donc, si la mort est une fin, elle n’est sans doute pas  un néant.

 

*

*   *

 

 

Nous avons donc maintenant déjà beaucoup d'éléments pour oser un avis sur la religion de Baudelaire .

         Les commentateurs de l'œuvre  ont émis des opinions bien différentes. Un critique, Alfred Poizat, écrit au début du XXéme  siècle: "il n'y a pas eu au  XIXème  siècle un poète de mentalité aussi profondément catholique que Baudelaire, ni qui ait été plus croyant que lui."

         A la sortie de son recueil les critiques du Figaro font retentir une tout autre façon de voir; Baudelaire est un être immoral dont, je cite, "on doute de l'état mental" et dans son oeuvre, je cite encore, "le repoussant s'y allie à l'infect."

         Alors où est le bon choix entre le bon catholique et le bon mécréant? Je citerai Jules Lemaître qui en 1887 parle lui de "la combinaison de la sensualité païenne et de la mysticité catholique" .

         On a prétendu aussi que Baudelaire  était manichéen.

 [Rappelons brièvement la doctrine manichéenne. Mani s'est considéré comme le dernier prophète de Dieu après Jésus. Le monde est sous la coupe de deux principes, l'esprit et la matière ou le bien et le mal, qui se sont mélangés. Au jugement final de l'humanité, les deux substances retrouveront leur séparation initiale.

Le manichéisme est issu du mazdéisme ou zoroastrisme, un peu différent: il y a bien le principe du mal (Ahriman) et celui du bien (Ahura Mazda) avec un livre sacré: l'Avesta, mais à la fin des temps le bien triomphera du mal.]

         Il est certain que l'on trouve un dualisme baudelairien. Il est patent dans le titre même de Fleurs du Mal et dans son contenu avec les oppositions splen et Idéal, le divin et le satanique, la beauté et la boue…           Dans Mon coeur mis à nu, manuscrit publié après sa mort, le poète  écrit:

Tout enfant, j'ai senti dans mon cœur, deux sentiments contradictoires , l'horreur de la vie et l'extase de la vie. Toujours dans Mon cœur mis à nu il déclare: Il y a en tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l'invocation vers dieu ou spiritualité et l'invocation vers Satan ou l'animalité.

         Les commentateurs ont vu aussi un dualisme dans ses amours; la sensualité avec Jeanne Duval, la spiritualité avec Mme Sabatier.

         Malgré tout cela il semble excessif de faire du dualisme baudelairien un manichéisme religieux. Cette dualité peut d'ailleurs fort bien s'expliquer par une perte de l'unité primordiale suite au péché originel. Il semble, à mon sens, y avoir une description de cette unité paradisiaque dans Correspondances. (p. 16):

J'aime le souvenir de ces époques nues,

Dont Phœbus se plaisait à dorer les Statues.

Alors l'homme et la femme en leur agilité

Jouissaient sans mensonge et sans anxiété,

Et, le ciel amoureux leur caressant I'échine,

Exerçaient la santé de leur noble machine.

          Alors que dire finalement  de la religion de Baudelaire? Nous constatons que pratiquement tous les acteurs de la religion chrétienne sont présents: Dieu, Satan, Jésus, le péché originel, le paradis et même Marie dont je n'ai pas parlé mais Baudelaire y fait allusion dans le poème  A une Madone (p. 195). Il est logique donc  qu'il emploie un vocabulaire chrétien car il a été élevé dans le catholicisme mais nous avons vu, surtout avec Le reniement de St Pierre (voir aussi:  L'examen de minuit  - p. 263)  que le blasphème ne peut en faire  ni un catholique ni un chrétien. Rien d'étonnant donc qu'au moment de publier les Fleurs du Mal Baudelaire ait confié à sa Mère qu'il était épouvanté de l' "horreur" qu'il allait inspirer et considérait que le confesseur de sa mère, l'abbé Cardinne, allait le placer dans la troupe des damnés! (3).

Une remarque s'impose maintenant: il ne faut pas oublier qu'il existe toujours une certaine distance entre le contenu d'une œuvre et les propres pensées de l'auteur. (4). Aussi faut-il nous adresser à ce qu'il a pu exprimer ou faire en son nom personnel. Peut-être Baudelaire ne s’est-il jamais aussi sincèrement confessé que dans les lettres adressées à sa mère. (5) Eh bien dans ces lettres, rares sont les passages où il parle de Dieu et quand il en parle ce n’est pas avec la déférence qu’on attend d’un croyant. De Dieu et du ciel écrit-il dans la lettre 131 (1853) : je n’ai rien à faire. Sa position est plus nuancée dans la lettre 266 (1861) : « Et Dieu ! » diras-tu. Je désire de tout mon cœur (avec quelle sincérité, personne ne peut le savoir que moi !) croire qu’un être extérieur et invisible s’intéresse à ma destinée, mais comment faire pour le croire ?  (lettre 266 -1861). Il charrie sa mère dans la lettre 220  (1859) : Ton idée de prier Dieu pour mes affaires de théâtre est très comique, mais respecte sa profonde croyance : Ne consulte que toi, ta conscience et ton Dieu, puisque tu as le bonheur de croire. (lettre 266 - 1861). Si Baudelaire prie dans les moments difficiles, c’est à sa façon, sans l’ardeur de la foi, ainsi, dans une situation de dépression, tenté par le suicide vu comme une délivrance, il avoue : j’ai prié à toute heure (qui ? quel être défini ? je n’en sais absolument rien. (lettre 264 -1861) ; alors qu’il s’estime « horriblement malheureux » Baudelaire écrit : Si tu crois qu’une prière puisse avoir de l’efficacité (je parle sans plaisanterie) prie pour moi et vigoureusement ; j’en ai besoin. (lettre 255 – 1860). Dans la prière Baudelaire fait donc plus confiance à sa mère qu’à lui-même car il sait qu’elle est profondément croyante et il paraît croire à l’efficacité de sa médiation ; un autre passage le confirme : j’ai besoin de beaucoup de force. Demande pour moi cette force à Dieu. Peut-être cela m’aidera-t-il  à  la trouver. (lettre 332 –1865).  Sa mère, Mme Aupick, était désolée d’avoir un fils  rebelle à la morale bourgeoise catholique. Toute sa vie elle a voulu croire  chez lui à « un fonds religieux, sans pratiques, mais ayant la foi. » (Document 9 p .170 -1856).

          Une autre source permet de cerner les opinions de Baudelaire, ce sont ses Journaux intimes (6) où Il insiste à nouveau sur la force de la prière : La prière est réservoir de force.  (Fusées, p. 653). Il y a dans la prière une opération magique. La prière est une des grandes forces de la dynamique intellectuelle. (Fusées p. 659). Dans Mon cœur mis à nu Baudelaire nous confie ignorer le but de son existence, c’est donc qu’il veut ignorer la doctrine catholique qui pourrait lui en donner un. Pourtant, considérant que rien n’existe sans but, il pense qu’il doit y avoir « quelqu’un » qui l’a fixé : c’est ce qu’il appelle  un calcul en faveur de Dieu. (Mon cœur mis à nu p. 678). Mais il parle de lui  comme s’il ne le connaissait pas dogmatiquement. Il le considère dans la même phrase comme le réservoir commun, inépuisable de l’amour et l’être le plus prostitué dans le sens qu’il est l’ami suprême pour chaque individu. (Mon cœur mis à nu p. 692). Il ironise à son égard : Dieu est le seul être qui pour régner, n’ait même pas besoin d’exister. (Fusées, p. 649). Il est par contre très sérieux quand il parle théologie : qu’est-ce que la chute ? Si c’est l’unité devenue dualité, c’est Dieu qui a chuté. En d’autres termes, la création ne serait-elle pas la chute de Dieu ? (Mon cœur mis à nu, p.688). Pensée très profonde ! Le pécheur originel ne serait-il  pas Dieu lui-même en tant que responsable de la création ? Aurait-il commis le péché de création ? Baudelaire pense en fait que c’est la religion, plus que Dieu, qui est vraiment prégnante dans l’esprit humain : Quand même Dieu n’existerait pas, la Religion serait encore Sainte et Divine (Fusées, p. 649). Cette religion n’exploite-t-elle pas d’ailleurs ses fidèles : Dieu est un scandale, un scandale qui rapporte.  (Fusées p. 660). Politiquement il était cependant contre l'anticléricalisme considérant que la religion était utile pour l'ordre social aristocratique (le prêtre, le guerrier, le poète dit-il dans Mon coeur mis à nu). 

         Au total disons qu'il ne semble guère possible de faire de Baudelaire un chrétien bien qu’il soit tout pénétré de théologie catholique.  Il a délibérément rejeté la Rédemption, conservant par contre une forte imprégnation dogmatique quant à la question du mal. A une critique de Flaubert trouvant que le poète avait trop insisté sur l’Esprit du mal  il répondit ainsi :  J’ai été frappé de votre observation, et étant descendu très sincèrement dans le souvenir de mes rêveries, je me suis aperçu que de tout temps j’ai été obsédé par l’impossibilité de me rendre compte de certaines actions ou pensées soudaines de l’homme  sans l’hypothèse de l’intervention d’une force méchante extérieure à lui.  Il faut dire qu’il fut fortement marqué par Joseph de Maistre, ultra-catholique réactionnaire, qui donnait une importance fondamentale au péché originel.

               Il semble tout  aussi difficile d'en faire un athée du fait de sa grande sensibilité au mystère de la vie, de ses nombreuses ouvertures vers un ailleurs, vers l'infini, et d’une espérance de quelque chose de nouveau après la mort. Il n’a jamais écrit que la mort était un néant.

         La réalité à mon sens est que Baudelaire, conscient du mystère de la condition humaine, est un grand sceptique à l'esprit ouvert, intimement troublé par le constat de l’universalité du mal, et restant sans jugement définitif sur la nature des choses.

 

*

*    *

 

En élargissant le concept de religion je dirai que Baudelaire a une religion, la religion amorale du Beau, d'une beauté sinistre et froide (lettre 174). C'est un mystique du Beau. Il a justement composé Beauté (p. 32) et un hymne à la Beauté (p. 182), Beauté dont il dit qu'elle est faite  pour inspirer au poète un amour éternel. La beauté est dans le titre du recueil sous le vocable de fleur. Le mal peut donc être fécond sous la plume du poète qui, aussi critique d'art, s'est d'ailleurs exprimé à titre personnel sur la beauté, écrivant ceci: toutes les beautés contiennent, comme tous les phénomènes possibles, quelque chose d'éternel et quelque chose de transitoire (salon de 1846) Baudelaire n'a donc pas abandonné comme aujourd'hui la conception platonicienne du Beau.

Un critique, Alphonse Duchesne, avait écrit dans Le Figaro: "ces fleurs s'épanouissent superbement, mais sur le fumier". Cette phrase qui se voulait celle d'un détracteur peut être renversée en éloge. D'ailleurs le poète nous dit expressément dans Epilogue (p. 293) qu'il  a fait œuvre de chimiste et même d'alchimiste, opérant une sorte de transsubstantiation profane :

J'ai de chaque chose extrait la quintessence

Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or.

Ce qu'il dit en conclusion, il l'avait dit aussi en introduction, dans un projet de préface:

Il m'a paru plaisant, et d'autant plus agréable que la tâche était plus difficile, d'extraire la beauté du mal.

            Baudelaire rappelle Musset quand il écrit dans ses Journaux intimes: Je ne prétends pas que la joie ne puisse pas s'associer avec la Beauté, mais je dis que la joie est un des ornements les plus vulgaires, tandis que la Mélancolie en est, pour ainsi dire, l'illustre compagne à ce point que je ne conçois guère (mon cerveau serait-il un miroir ensorcelé ?  ) un type de Beauté où il n'y ait du Malheur. ( Fusées p.657).

           Musset avait dit ;

Les chants désespérés sont les chants les plus beaux

Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.

          Toujours dans ses Journaux intimes, Baudelaire va très loin. En résonance avec la Beauté au regard  infernal et divin, il écrit "qu'il (lui) serait difficile de ne pas  conclure que le plus parfait type de la Beauté virile est Satan — à la manière de Milton."

Lisons 3 strophes extraites d'Hymne à la Beauté (p. 182):

 

Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme,

Ô Beauté? ton regard, infernal et divin,

Verse confusément le bienfait et le crime,

Et l'on peut pour cela te comparer au vin.

…………………………………………

Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques;

De tes bijoux l'Horreur n'est pas le moins charmant,

Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques,

Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.

……………………………………………………

De Satan ou de Dieu, qu'importe? Ange ou Sirène ,

Qu'importe, si tu rends, — fée aux yeux de Velours,

Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine! —

L'univers moins hideux et les instants moins lourds?

 

        On le constate, la Beauté a été rédemptrice. Pour Baudelaire vivre est un mal a-t-il écrit dans Semper eadem. (p. 192). Mais son mal vivre a été supportable du fait que sa reine, la Beauté, lui a rendu l'univers moins hideux et les instants moins lourds et lui a ouvert les portes de l'infini. Je pense ici à la réponse de Saint-John Perse à la question : pourquoi écrivez-vous ? Il avait répondu : " pour mieux vivre ". Vient à l’esprit aussi l'aphorisme de Nietzsche: "l'art nous console de vivre". Avec l'art, le Beau, Baudelaire substitue à la rédemption chrétienne une rédemption immanente.

        Je reprends maintenant pour terminer les  mots même de Baudelaire dans L'Examen de minuit ( p. 263) pour dire que dans cette religion du beau, il a été:

 … prêtre orgueilleux de la lyre,

Dont la gloire est de déployer

L'ivresse des choses funèbres.

 

       Ce faisant il a transcendé par son art poétique le mal du monde, rendant ainsi ce monde vivable. 

 

                                                                                    Bruno ALEXANDRE

 

………..

 

NOTES :

       

(1)  Soulignons la culture naturaliste de Baudelaire dans le terme d'helminthes, surtout connu des zoologistes (vers parasites: taenia, ascaris douves).

(2)    Dans la publication posthume Mon coeur mis à nu  Baudelaire indique que le véritable progrès doit être "dans la diminution des traces du péché originel".

(3)    Lettre du 9 juillet 1857..

Dans cette même lettre Baudelaire écrit aussi: "Je n'ai jamais considéré la littérature et les arts que comme poursuivant un but étranger à la morale", ce qui est un propos peu catholique!

(4)   Encore que comme l'a si bien dit son ami Charles Asselineau: "Jamais écrivain ne fut plus complètement dans son oeuvre; jamais oeuvre ne fut un plus exact reflet de son auteur."  

 (5) : Nous nous référerons à Baudelaire,  Lettres  à sa mère, 1834-1866,  correspondance établie, présentée et annotée par Catherine Delons, Ed Manucius, 2017. Toutes les lettres sont numérotées. Quelques lettres de la mère de Baudelaire sont ajoutées sous l’appellation «documents» également numérotés.)

(6)    Baudelaire, Ouvres complètes, t.1, Bibliothèque de la Pléiade , p. 647)

 

 

Bienvenue sur notre site.

Les textes proposés sont libres de droits à condition d'en indiquer la provenance et l'auteur.

Version imprimable Version imprimable | Plan du site Recommander ce site Recommander ce site
© Science et Religion B. ALEXANDRE