Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

 

LES  ATHEISMES

 

1 - L'athéisme religieux ou, si l'on préfère, anti-religieux

 

         Le matérialisme, pour autant qu'il est scientifiquement contraignant, entraîne nécessairement une certaine   forme d'athéisme,  à laquelle  on  ne  saurait donc se soustraire - conséquence que n'entraînaient pas les matérialismes spéculatifs du passé qui n'avaient pour eux que leur cohérence,  leur  courage   à  l'égard  des idées reçues,  massivement  religieuses, ou, leur force de conviction. Il implique que l'on  renonce   à une   certaine  représentation de Dieu et de son intervention clans le monde, et donc, si je puis dire, au Dieu de cette représentation. Dire cela, c'est indiquer  que  le  Dieu  des  religions  est, à beaucoup d'égards, récusé ou réfuté  -récusé parce que réfuté. C'est ainsi que le Dieu chrétien de la Genèse, créateur immédiat des espèces végétales, animales et de l'homme, est éliminé par le darwinisme  puisque l'évolution  immanente de la  nature  l'a  remplacé et  suffit  à rendre compte de leur existence. Certes, la croyance en ce Dieu subsiste encore largement  dans la  conscience  collective et elle  continue  à  organiser  bien   des  pratiques. Mais l'on sait que dans le conflit entre  une  croyance  et  un  savoir  qui portent sur le même objet, c'est le savoir qui l'emporte   immédiatement   en  droit   et, à terme, inéluctablement,  en  fait,  en  tout cas si les conditions  d'accès  à ce savoir par tous sont réunies ... Il en est de même pour l'anthropologie religieuse, pour la représentation de l'homme     qui    se déployait  a la  lumière  ou   dans    l’ombre, comme on voudra, de ce même Dieu. L'homme de cette représentation est lui aussi, donc tout autant, récusé et réfuté : l'homme pécheur, l'homme doté d’un libre arbitre ou même, préalablement, l'homme possédant  un  esprit-substance ou une âme. L'omniprésence  de  la  matière rend inconcevables de pareilles entités métaphysiques.

        C'est l'occasion de revenir sur la reconnaissance par l’Eglise catholique du darwinisme, qui n’est que partielle : si elle admet bien que le corps de l'homme est issu de l’évolution de la matière, elle maintient que son esprit c'est-à-dire, dans son langage, son âme a été créée immédiatement par Dieu dans un acte de création séparée, contredisant la portée complète de la théorie de Darwin. Et elle en profite pour continuer à polémiquer avec le matérialisme : pour Jean-Paul II, de la matière à l'esprit il y a ce qu'il appelle, d'une  belle  formule  au  demeurant,  un « saut ontologique» qu'aucune science et aucun matérialisme ne sauraient combler. Or  tôt ou  tard elle devra bien se rendre  à l’évidence  scientifique   et amorcer  un nouvel abandon théorique au profit du matérialisme - j'entends : d'un matérialisme intégral. Question impertinente mais essentielle : ce mouvement de récusation du Dieu des religions et de l'anthropologie dont il était porteur peut-il se développer, comme il se doit, sans remettre en cause, à terme, la croyance religieuse elle-même envisagée dans ses attendus les plus spécifiques ? Par exemple, si le christianisme peut bien accepter une production naturelle des espèces et du corps humain, comme il l'a fait, et donc renoncer à la croyance inverse, peut-il accepter  un matérialisme de l'esprit, avec ses conséquences, comme il le devrait, sans détruire ce qui fait son identité, en dehors de son  affirmation d'un Dieu créateur, à savoir son option spiritualiste sur l'homme qui est a la base de ses croyances et de ses pratiques les plus essentielles, comme la croyance au péché originel et à la Rédemption par le Christ, le concept de faute , le souci du salut de l’âme etc. Le journal Le Monde signalait, dans un éditorial lucide et courageux à ce propos, que c'était toute la conception chrétienne du mal qui était en jeu et que l'Eglise catholique, du fait de la science darwinienne, voyait s'ouvrir désormais un abîme sous ses pas dans lequel son édifice doctrinal risquait de disparaitre. Question renouvelée: peut­elle y survivre ?

 

2 – L’athéisme méthodologique

 

         Cette conséquence est moins évidente qu'il ne parait si l'on songe a la réaction de l'Eglise catholique dont je viens de parler et, plus largement, aux résistances que ne cesse de susciter l'investissement du champ de l'humain par la science : la psychanalyse n'a-t-elle pas provoqué une résistance   comparable   en   refusant   de penser  l'homme  a partir  d'un présupposé religieux ? Disons donc que, sur le terrain du   matérialisme  et   de   son   monisme propre,  c'est  à  la  science  de  parler  dans quelque  domaine  de  !'expérience  que  ce soit : Dieu est donc exclu, par présupposé de  méthode,  de !l’intelligence  du  réel,  la référence   à  lui  est  déclarée  non  opératoire  dans tous les cas. On se souviendra, par   opposition,   que   chez   Kant,   alors même   que   la   nature   inanimée   était conçue   comme   l'objet   d'une   science rigoureusement   profane,  la  référence  à Dieu  était maintenue  sur un  plan  réflexif pour  penser  le vivant,  à côté de l'explica­ tion  scientifique,  et qu'elle jouait  un  rôle décisif  pour  penser  l'histoire  et  lui  donner, par hypothèse, un sens. N'est-ce pas la  une  manifestation  éclatante,  même  si l'état  des  sciences  de  l'époque  l'explique largement,  de  la  difficulté  à  admettre,  y compris  chez  un  esprit  rationaliste,  que tout  ce qui prend  place  dans!l’expérience doit  pouvoir  relever  d'une  intelligibilité scientifique  et a à  faire  le  deuil  de la  référence   divine   pour   en   penser   certains domaines  ou  aspects ?  Or,  on  doit dire - nouveauté absolue plus de deux siècles après - que toute subsistance d'une idée de Dieu de ce type vole désormais en éclats, y compris face à des questions qui pourraient susciter la tentation maintenue d'y recourir. Je pense ici a la question morale, avec sa transcendance apparente qui paraît en faire une objection définitive à la prétention d'un matérialisme scientifique d'en rendre compte : com­ ment expliquer sur le terrain de l’être (matériel) dont s'occupe la science, la dimension de l'obligation morale, c'est-à­dire, du devoir-être ? Or il y a un traitement possible de la morale comme fait d'évolution qui permet de la comprendre d'une manière purement  immanente, sans supprimer ce qu'il y a en elle de transcendance vis-à-vis de la vie naturelle (puisqu'elle lui commande) et qui élimine donc la nécessité de lui trouver une origine transcendante pour pouvoir l’expliquer. C'est à propos de l'origine de l'homme, mais l'idée vaut aussi pour l'origine de la morale, que Darwin affirmait d'une manière remarquable : « Ce sont ceux qui connaissent peu, et non ceux qui connaissent beaucoup,  qui affirment  aussi positivement  que  tel  ou  tel  problème  ne sera jamais  résolu  par  la science ».            

        L'investissement scientifique de l'ensemble du champ de l’expérience,  dans une perspective ontologique qui est nécessairement matérialiste, se traduit donc par une laïcisation complète du regard sur le monde et l'homme, par un enfermement théorique dans une immanence radicale dont Dieu est totalement absent : Dieu est bien mort épistémologiquement, si l'on peut dire, et cela a quelque chose d'absolument nouveau comparé a la survie qui était la sienne au coeur de la réflexion dans et  sur la science aux époques précédentes. Nous sommes devenus des athées au sens privatif et strictement intellectuel du terme, que nous le voulions ou non  et quelle  que soit la réticence des appareils religieux à l'admettre. Est-ce à dire qu'il faille nous déclarer athées au sens dogmatique  ou positif ?

 

3 – La question de l’athéisme métaphysique

 

         Je rappelle sa définition : c’est la position qui nie l’existence d’un éventuel Dieu, c'est-à-dire qui affirme sa non-existence. L'envers de cette négation c'est l'affirmation du caractère incréé de la nature, du monde ou de l'univers (je ne  distingue pas, délibérément, ces termes), ou encore de l'Etre matériel. Or ma position est claire et plutôt isolée clans le champ du matérialisme : on ne saurait convertir ni l'athéisme antireligieux ni, surtout, l'athéisme méthodologique en athéisme métaphysique. Pour une raison simple : celui-ci consiste à se prononcer sur la totalité - la totalité absolue, à tous points de vue - de l'Etre ; or tout énoncé à ce propos  est  rigoureusement   indécidable sur le plan de la connaissance  scientifique ou du savoir. Kant l'a déjà démontré dans son traitement des « antinomies de la raison pure » et sa conclusion reste valable indépendamment  de  son  système critique qui est pourtant idéaliste et lié à la science de son temps.  Et M. Conche que j’ai déjà cité, reprend cette idée en affirmant juste­ ment que toute prise de position sur la Totalité est métaphysique et donc nécessairement sans preuve. Ce qui lui permet de doubler son affirmation, indissolublement matérialiste (naturaliste, dit-il) et athée, que seule la Nature existe - incréée, infinie et en perpétuel devenir - de la conscience relativiste, sinon sceptique, et publiquement revendiquée, qu'il s'agit là d'une simple croyance - sa croyance, dit­il, mais une croyance, subjectivement certaine mais objectivement incertaine et donc susceptible de cohabiter, en droit, avec d'autres croyances.

          J'adopterai cette conception de ce qui est « métaphysique », mais en en modifiant la présentation et en me séparant de Conche sur la question du statut du matérialisme. Je distinguerai clairement le matérialisme et l'athéisme. Le matérialisme est bien une ontologie qui, dans ma perspective, s'appuie sur la science mais qui, pour cette raison  même,  n'appréhende l'Etre que dans une sphère d'immanence radicale, dans les limites de la connaissance que l'homme en prend : sensible  d'abord,  scientifique  ensuite. Dans ce cadre il ne se prononce  que sur  le  rapport   de  l'Etre  (matériel)   à  la pensée : précession de l'Etre, dépendance de la pensée vis-à-vis de lui. Et c'est précisément parce que je le ramène à cette immanence à l'intérieur de laquelle la parole de la science se fait entendre qu'il peut, a hon droit, être déclaré scientifique. Par contre, il ne se prononce pas sur l'Etre lui-même - j'entends : sur ses propriétés ou dimensions ultimes, qui touchent à ce qu'on pourrait appeler, en s'inspirant librement de Jaspers, sa dimension d'englobant, et qui sont hors de portée de toute affirmation scientifique, intellectuellement contraignante: est-il incréé ou créé, infini ou fini etc. C'est ainsi que je comprends une formule peu  remarquée  d'Engels : «L'Etre est somme toute, une  question  ouverte  à partir du point ou s'arrête notre horizon.» Je ne me sens pas autorisé à franchir cet horizon   et  me  tient   donc  strictement  à l'intérieur du champ que m'ouvre la science ; et l'ontologie matérialiste que celle-ci fonde, je la conçois elle-même comme immanente, sans portée transcendante ou métaphysique, tout en lui maintenant une pleine objectivité […].

 

 

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Conclusion

 

         Je crois avoir montré, sinon démontré, que la culture scientifique contemporaine impose  le  matérialisme à la  fois  dans la compréhension du monde et dans la compréhension de la croyance religieuse vis-à-vis de ce monde et que, dans les deux cas, elle contredit la vision religieuse des choses. Mais en même temps, je l'ai clairement déconnecté de l'athéisme métaphysique, sauvant ainsi l'idée purement philosophique de Dieu : ceux que la question de son existence continue d'interpeller ne sont pas de simples ignorants ou des esprits aliénés, victimes d'une multitude de déterminismes qu'ils ignorent, bien que ce soit souvent le cas. Ce sont aussi, ou ils peuvent l'être, des intelligences à qui la question de l'intelligibilité ultime de l'univers et de la présence de l'homme en lui se pose, quels que soient les progrès de la science, présents ou à venir, dont  ils savent pertinemment qu'ils ruinent et continueront de ruiner toute idée du monde et de l'homme fondée sur une simple croyance instituée. Par ailleurs. j'ai évoqué le pronostic d'une  disparition de la religion. Par rapport à mon sujet cela signifie, si l'on adhère, comme je le fais, aux raisons théoriques de ce  pronostic, que l'on peut envisager la  disparition de la croyance religieuse en Dieu alors que, je le répète, on ne saurait envisager, sans présomption intellectuelle ou cécité métaphysique définitive, la disparition de la question proprement philosophique de Dieu, qu'on y réponde ou pas.

 

 

                                                        Yvon QUINIOU

 

(Extraits d’ Athéisme et matérialisme aujourd’hui, Pleins Feux, 2004

 

 

 

 

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