Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

 

 

LA  RELIGION  EST  UNE  IMPOSTURE

 

 

         De tout ce qui précède - sur le plan d'une critique directement philosophique  de la religion à la lumière de la raison, comme sur celui d'une explication critique de celle-ci ayant, peu ou prou, une ambition scientifique - il résulte, si l' on veut être honnête et ne pas se rendre coupable de ces multiples « sortes d'insincérités et de bassesses intellectuelles » suscitées par ce sujet (comme le fait remarquer Freud), que la religion est bien une imposture intellectuelle, morale et politique telle que notre sous-titre l'annonçait. Imposture : ce qui prétend apporter aux hommes quelque chose qu’i1 ne leur apporte pas et donc qui les trompe, fût-ce involontairement ou inconsciemment, sur la base « d'allégations mensongères ou de fausses apparences » (Larousse). Or, dans ces trois domaines, la religion ment, sans qu'il s'agisse d'un mensonge délibéré puisqu'elle est entièrement prise dans son propre mensonge.

         Intellectuellement, elle n'apporte pas la vérité qu'elle prétend apporter: soit qu' elle ait dit le faux sur le monde que la science connaît et qu'elle seule peut connaître, soit qu'elle ait prétendu connaitre ce qui est hors de toute connaissance possible, une réalité métaphysique dont nous savons depuis Kant et après des siècles d'illusion, y compris phi­ losophique, dans ce domaine, que nous ne pouvons rien en savoir et que, par conséquent, le concept de vérité appliqué aux propositions qui portent sur cette réalité n' a pas de sens ; soit, enfin, qu'ayant reconnu que le savoir n'a pas de place ici (après deux millénaires de prétendue  «  science théologique ») et l'ayant remplacé  parfois  par  le  concept de foi ou de croyance, elle a continué à parler de vérité  à ce propos - et même de vérité suprême, dépassant toutes les autres vérités particulières par son éminence et son rôle de fondement -, affirmant toujours la détenir sur ce mode, alors que la foi ou la croyance n'est pas la possession d'une vérité mais la prétention subjective de la posséder, la croyance donc, seulement, en sa possession  (ce qui n'est pas pareil que sa possession).  Elle devrait, par définition, s'accompagner d'un doute réflexif minimal  (« je  crois, mais il se pourrait  que je  me trompe ») et d'une modestie  dans l'affirmation publique de ce qu'elle énonce : quand on croit, on doit savoir qu'on croit et qu'on ne sait pas, donc ne pas croire et faire croire qu'on  sait. Or, aucun des textes officiels de l'Eglise catholique que j'ai  pu lire ne manifeste  la moindre trace de cette modestie qui devrait s'imposer à elle et le même dogmatisme qu'autrefois, fut-il transformé,  se manifeste dans la foi d'Eglise, celle qui est proprement religieuse. 11 y a pourtant là, dans cette modestie que l'on est en droit d'exiger, ce que l'on pourrait appeler avec Bouveresse une « éthique [minimale] de la croyance » que les Eglises ne respectent  pas. Et comme je  l'ai indiqué dans mon introduction, on assiste même depuis le début du XXème siècle, et surtout dans la dernière période,  à une nouvelle  intrusion inadmissible  de la religion dans la science, essentiellement dans le domaine  de la théorie  de lévolution : non seulement avec l'affirmation d'un créationnisme littéral tiré de la Bible prétendant  être prouvé empiriquement  contre toute évidence  scientifiquement  informée,  mais  avec un  créationnisme  plus  subtil, l' intelligent  design, affirmant  que l'évolution est régie par un « dessein intelligent », lequel se présente non comme une position religieuse mais comme une position scientifique seule à même de résoudre les difficultés éventuelles de la théorie de l'évolution sur son terrain propre ! Mais curieusement, on assiste à la même offensive sur le terrain  de la physique  contemporaine  au l'on voit des penseurs spiritualistes et, en réalité, chrétiens, affirmer à nouveau  (car la chose avait déjà été dite et critiquée par Lénine  au début du XXème siècle)  que la matière  aurait « disparu »  et que sa « spiritualisation » par  la microphysique moderne prouverait son origine divine, voire la présence de Dieu en elle: elle serait divine Décidément, l'opposition de la religion à la science - fortement dénoncée par Renan au XIXème  siècle et par Russell au XXème siècle - demeure et interdit de faire de la religion, comme elle le prétend, un facteur et un vecteur de vérité et, a fortiori, un titulaire de la vérité sur le monde  et l'homme.

         Moralement, on ne peut pas plus lui faire confiance. Les interdits soi-disant moraux qu'elle a énoncés dans de nombreux domaines consistaient,  on l'a vu avec Nietzsche  en particulier, à empiéter sur des domaines de la vie individuelle qui ne  relèvent  pas de la morale  mais  de I'éthique et à charger cette vie, dans plusieurs  de ses aspects, d'un poids de  culpabilité individuelle inadmissible, au point de nous faire un devoir de renoncer à  la vie sensible ou, comme l'a dit William James, « d'une certaine façon  [de] mourir à la vie naturelle avant  de pouvoir entrer dans la vie éternelle ». Et le moralisme qu'elle a professé apparait paradoxalement, quand on le considère  rétrospectivement,  comme proprement  immoral parce qu'il porte  atteinte  à l'homme  lui-même,  à son   épanouissement concret personnel. Par ailleurs,  ce que nous  en avons dit, en nous appuyant en particulier sur les philosophes des Lumières, confirme complètement ce jugement de Bertrand Russell dans son livre Pourquoi je ne suis pas chrétien : « La religion chrétienne, telle qu'elle est organisée dans les Eglises, a été et est encore l’ennemi principal du progrès moral dans le monde. »  Et il précise même, dans Science et religion, que « la science a prôné la diminution des souffrances, tandis que  la théologie a encouragé la sauvagerie naturelle de l'homme. La  diffusion  de  la  mentalité  scientifique,  par  opposition  à la mentalité théologique, a incontestablement amélioré jusqu'ici la condition humaine.» Cela n'empêche pas de  retenir quelque chose de positif de la religion, comme certains philosophes l’ont fait tout en la critiquant massivement (j'y reviendrai pour finir) et cela interdit d'en faire un bilan exclusivement négatif. Mais, pour reprendre  avec précision l’accusation de Russell, le bilan de la religion, chrétienne ou pas, « telle qu'elle est organisée dans les Eglises », est négatif ; seule, dans le camp des progressistes, une complaisance politicienne  à l’égard du pouvoir  institutionnel que la religion constitue peut amener à le nier.

 

                                                        Yvon QUINIOU

 

Extrait de la conclusion de Critique de la religion – une imposture morale intellectuelle et politique, la ville brûle, 2014

 

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