Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

LA RAISON DANS LE PARI DE PASCAL

 

 

 

            Le contexte du pari rend de suite suspecte la raison pascalienne. Il est l’œuvre d’un homme qui après une crise mystique  célèbre s’est totalement investi dans la défense et l’apologie de la foi chrétienne ou plutôt  catholique. Le raisonnement des gens de foi ne peut conduire qu’à Dieu.         Pascal ne nous cache rien dans ce domaine, il s’est clairement exprimé sur le statut de sa raison : « soumission et usage de la raison, en quoi consiste le vrai christianisme. » (269) ; dans la ligne de St Augustin, il affirme : « il est donc juste qu’elle se soumette quand elle juge qu’elle doit se soumettre. » (270). La raison peut aller jusqu’à se désavouer elle-même (272), ce qui est plus qu’une soumission !

            Autre point du contexte, Pascal raisonne en ne se référant pas à n’importe quelle religion car il n’y en a qu’une de vraie, la religion  catholique. (693). Cet exclusivisme est-il raisonnable ? En tout cas il restreint la qualité du  raisonnement.

            Il semble aussi qu’il veuille restreindre son auditoire ; face à la religion vraie Pascal privilégie en effet deux sortes de personnes raisonnables:

"il n'y a que deux sortes de personnes qu'on puisse appeler raisonnables; ou ceux qui servent Dieu de tout leur cœur parce qu'ils le connaissent, ou ceux qui le cherchent de tout leur cœur, parce qu'ils ne le connaissent pas.

Mais pour ceux qui vivent sans le connaître et sans le chercher,  […] il faut avoir toute la charité de la religion qu'ils méprisent, pour ne les pas mépriser jusqu'à les abandonner dans

leur folie". (194)

            Les incrédules, les athées sont à plaindre car ils sont malheureux (189-190), tout au moins ceux qui sont en état de recherche. Les autres, "ceux qui en font vanité" (190) sont plutôt injustes, fous, aveugles, stupides, faibles d'esprit, lâches  (195) et "ils manquent de cœur." (196)

             Le prochain de Pascal est donc très hiérarchisé ! Et la charité chrétienne a l’air de lui fendre l’âme quand il s’agit de parler aux athées. Quoi qu’il en soit, examinons maintenant son argumentation.

            Quel dieu présente-t-il  aux candidats à la conversion ? Un Deus absconditus (194), un dieu caché à la connaissance des hommes, un Dieu infiniment distant qui nous écrase: "le fini s'anéantit en présence de l'infini, et devient un pur néant. Ainsi notre esprit devant Dieu; ainsi notre justice devant la justice divine. Il n'y a pas si grande disproportion entre notre justice et celle de Dieu, qu'entre l'unité et l'infini. " (233)

            Donc  Dieu  a créé l'homme hors de portée de toute considération humaine. Il est "infiniment incompréhensible" et n'a "nul rapport à nous" (233). C'est portant à ce Dieu, si lointain et insaisissable que Pascal prétend nous conduire par le pari, "selon les lumières naturelles." (233).

Il annonce d'abord que Dieu est ou n'est pas, ce qui est incontestable et admet que la raison ne peut trancher ni dans un sens ni dans l'autre et il fait mention fort justement de la position du sceptique: "le juste est de ne point parier." (233)

            Pourtant, selon Pascal, nous devons parier car nous sommes "embarqués" et il faut donc "nécessairement choisir"; ici Pascal quitte la pure rationalité pour un choix subjectif! Pourquoi  nous considèrent-il « embarqués » donc dans la nécessité de choisir ? Pourquoi ne pas avoir le droit de ne pas choisir ? Les incommensurables difficultés du choix  semblent rendre la position des agnostiques la plus rationnelle ! D’ailleurs Pascal écrit lui-même, répétons le, que « le juste est de ne point parier. » Tout s’explique si l’on se replace dans le paradigme chrétien pascalien. Pascal ne parvient pas à s’abstraire du diktat de sa religion pour laquelle qui n’est pas avec Dieu est contre lui. Il gauchit donc la présentation du pari en sous-entendant que s’abstenir, ce n’est pas ne pas prendre parti, mais implicitement, prendre parti contre ! L’indécis qui n’est pas sous la même imprégnation que Pascal, n’est donc pas « embarqué » ; il  ne peut que réfléchir pour savoir s’il va embarquer ou non !

            Alors, cela dit, avec Pascal, sur le critère de béatitude, « prenons croix que dieu est » ; il avance : "si vous gagnez vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien". (233). Tenir un tel propos, c'est dire que la vie terrestre n'est rien et que la vie de béatitude est tout! (Remarquons ici que le gain proposé n’est pas lié à n’importe quel dieu mais au dieu chrétien). Dans un pari ordinaire, certes, la mise que j'engage peut être d’une valeur modeste par rapport à la valeur du gros lot que je peux gagner mais ce dernier est réel et non hypothétique.

Pascal passe donc sous silence ce caractère hypothétique de la vie de béatitude conditionnée à l’existence d’un dieu particulier d’une religion particulière parmi tant d’autres (qu’il faudrait logiquement examiner avant de parier…)

 En toute rationalité, il devient des plus hasardeux de miser notre vie terrestre, qui dans l'instant est tout pour nous, pour un enjeu de béatitude hypothétique aussi immense soit-il. L’immensité de l’enjeu ne modifie pas les probabilités en les augmentant!

            Pascal continue :

- " …vous agiriez de mauvais sens, étant obligé à jouer, de refuser de jouer une vie contre trois à un jeu où d'une infinité de hasards il y en a un pour vous, (il faudrait dire:…il se peut qu'il y en ait un pour vous) s'il y avait une infinité de vie infiniment heureuse à gagner. Mais il y a ici une infinité de vie infiniment heureuse à gagner, un hasard de gain contre un nombre fini de hasards de perte, et ce que vous jouez est fini." Certes ce que je joue est fini, mais misant sur une vie hypothétique et mettant en jeu la mienne, bien réelle, je dois considérer, par raison, plutôt un nombre très grand, voire infini de hasards de perte, car quand ma vie terrestre est tout pour l'instant, je dois raisonner, par précaution, en estimant le risque de tout perdre à sa valeur maximale.)

Pascal développe ensuite une argumentation d'où il conclut (233):

 "Et de là vient que, s'il y a autant de hasards d'un côté que de l'autre, le parti est à jouer égal contre égal; et alors la certitude de ce qu'on s'expose est égale à l'incertitude du gain : tant s'en faut qu'elle en soit infiniment distante. Et ainsi, notre proposition est dans une force infinie, quand il y a le fini à hasarder à un jeu où il y a pareils hasards de gain que de perte, et l'infini à gagner". Pascal transforme ici sa juste proposition: "Dieu est ou il n'est pas" en une proposition erronée de "pareils hasards de gain et de perte". La pure raison est en réalité  impuissante à chiffrer les probabilités. Il est irrationnel de dire que la probabilité que Dieu existe est égale à la probabilité qu'il n'existe pas, c'est à dire ½ comme à un jeu de pile ou face. L'appréciation de la probabilité ne peut être que subjective et fonction de la croyance ou incroyance de chacun.) Pascal pourtant s’estime très convaincant : « cela est très démonstratif, et si les hommes sont capables de quelque vérité, celle-là l’est. » Elle l’est certainement mais pour la raison croyante or Pascal est censé raisonner pour une raison non croyante !

            Finalement Pascal nous a « embarqués » dans un pari truqué ; son but a été de nous orienter vers le chemin de la foi en nous forçant la main. Après la plausibilité de la foi, il s’est proposé de nous faire passer à la vérité de cette dernière en nous demandant de « diminuer nos passions » et en nous dévoilant « le dessous du jeu » c'est-à-dire en progressant dans la connaissance des Ecritures et de la doctrine. Sur ce dernier point nous nous arrêterons seulement sur la question du péché originel dont Pascal dit:

            « Chose étonnante, cependant, que le mystère le plus éloigné de notre connaissance, qui est celui de la transmission du péché, soit une chose sans  laquelle nous ne pouvons  avoir aucune   connaissance de nous-mêmes ! Car, il est sans doute qu'il n'y a rien qui  choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés  de cette source, semblent incapables d'y participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même très injuste; car qu'y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté,  pour  un péché où il parait avoir si peu de part, qu'il est commis six mille  ans  avant  qu'il  fût  en  être? Certainement  rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine ; et cependant ! Sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. » (434)

            Ce passage  est symptomatique quant à la soumission de la raison à la foi dont on découvre l’irrationalité foncière dont Pascal s’accommode qui ajoute : « sans ce mystère le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous même […] l’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme. » Voltaire n’a pas eu d’effort à faire pour objecter à Pascal : « est-ce raisonner que de dire : l’homme est inconcevable sans ce mystère inconcevable? ». Pascal ne raisonne effectivement plus, il se contente de se soumettre à « l’autorité inviolable de la religion » (434), seule à nous faire connaître les vérités supérieures les « vérités de foi.» (434)

            Cette affirmation n’est en fait pas tout à fait vraie car Pascal a essayé ailleurs de raisonner sur ce dogme qu’il considère aussi comme « folie devant les hommes » (445), ajoutant : « Vous ne me devez donc pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine, puisque je la donne pour être sans raison et il est acculé à ce terrible aveu : « c’est une chose contre la raison » (445). Pourtant, en contradiction avec ce qui précède, Pascal a proposé une raison au péché originel : « Nous naissons si contraires à cet amour de Dieu, et il est si nécessaire, qu’il faut que nous naissions coupables, ou Dieu serait injuste ». (489).  Pascal reprend ici l’argumentation de St Augustin, à l’origine de ce dogme du péché originel : « En présence des souffrances si nombreuses et si grandes des enfants, il est impossible de dire que Dieu est juste quand on nie le péché originel ».

            Nous voilà  maintenant sur le terrain de la justice ! Pascal cherche à justifier Dieu en raisonnant avec « sa misérable justice » or il nous a averti, comme nous l’avons vu, que la distance entre la justice humaine et la justice divine est de un à l’infini, il invalide donc lui-même son raisonnement et nous sommes obligés d’en rester à l’absolue incompréhensibilité de ce dogme !

            Ainsi que de fois la raison ne doit-elle pas s’humilier devant la foi au Dieu chrétien  déclaré « infiniment incompréhensible » et n’ayant «  nul rapport avec nous. » (233).  La folie qui vient de Dieu « est plus sage que la sagesse des hommes. » (445). Alors  en acceptant cette infinie distance entre nous et Dieu la raison se « désavoue » et accepte pour argent comptant que les petits enfants non baptisés souffrent en enfer, et alors il faut ajouter que notre morale aussi est désavouée !

            Donc, se mettre à genoux, prendre de l’eau bénite, faire dire des messes…progresser dans la connaissance de la dogmatique catholique censée nous faire mieux connaître Dieu ne semble pas nous faire reconnaître que nous avons parié pour « une chose certaine » pour laquelle nous n’avons  « rien donné », bien au contraire ! Notre raison horrifiée devant ce qu’elle doit « bêtement » accepter, (comme par exemple, et entre autres, ce péché originel) voit grandir le doute et l’incertitude…et nous  l’entendons nous dire ; n’avez vous pas trop donné ? Ne vous êtes vous pas fait berner ?

            Pascal nous a enjoint de bien penser : « Travaillons donc à bien penser. » (347).  Il l’a fait magnifiquement quand il a décrit la misère de l’homme, noircissant certes un peu le tableau pour le besoin de la cause, cela  on lui pardonne bien volontiers, mais quand il a voulu ensuite  nous démontrer la nécessité de parier pour Dieu puis la véracité de la doctrine chrétienne, il n’a pas été fidèle à sa noble formule.

             Le soi-disant bien penser de Pascal nous conduit à admettre, pour certains point de la religion chrétienne, l’inadmissible de la part d’un Dieu incompréhensible dont la justice est à l’infini de la nôtre, d’où le statut de la foi qui s’avère être certes, et c’est acceptable, au-dessus de la raison mais en même temps contre  ce qui est inacceptable.  N’a-t-il pas dit  aussi : « si on choque les principes de la raison, notre religion sera absurde et ridicule. » ? (273). Et plus encore, parfois, c’est notre morale qui est choquée. Une foi qui nous offre des vérités « choquantes » à la fois pour la raison et la morale est suspecte ;  loin de légitimer le pari, elle l’invalide plutôt !

             Pascal a donc moins raisonné selon les lumières naturelles que selon les illuminations surnaturelles. Le  pari  pascalien n’est donc pas l’oeuvre de la raison digne de ce nom, la raison sceptique, mais simplement  de la raison croyante !

 

                                                                                                          Bruno ALEXANDRE

                                                                                                                            

NB

 

-Les N° entre parenthèse renvoient à l’édition Brunschvicg

-On lira avec intérêt l’ouvrage du polémiste voltairien René Pommier dont je me suis inspiré : Ô Blaise ! A Quoi Tu Penses?,  Espace de libertés, 2003. Le TEXTE 26 en donne la conclusion.

 

 

 

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