Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

 

 

                   Le texte qui suit est la conclusion du livre de René pommier sur Pascal : Ô                                                Blaise ! A quoi tu penses ?, Espace de Libertés, 2003.

                  Polémiste voltairien, Agrégé de lettres, docteur d’Etat, René Pommier enseigna la                                     littérature  française du XVIIème siècle à l’Université Paris-Sorbonne.           

 

 

 

CONCLUSION

 

 

«  Travaillons donc à bien penser. Voilà le principe de la morale » écrit Pascal clans le fragment  347-200-232, (165). Comment  ne  pas approuver  un tel propos  et un  tel  programme?  Mais,  le  moins  que l'on puisse  dire, quand on arrive à la fin des Pensées, c'est que l’auteur s'est bien mal acquitté de la noble tâche qu'il s'était fixée et qu'il n'a cessé de bafouer lui-même  et de fouler aux pieds le beau « principe » qu'il avait formulé. Loin de travailler à bien penser,  Pascal  s'est obstiné,  il  s'est  acharné,  il s'est ingénié à déraisonner sans se laisser jamais arrêter par aucune contradiction, par aucune invraisemblance, si grandes qu'elles  pussent  être.

II a voulu, dans la première partie des Pensées, nous faire prendre conscience du mystère incompréhensible de notre condition afin de nous préparer  à admettre que  l'explication chrétienne   qu'il   entendait nous proposer dans la deuxième partie, était  la seule  possible,  avant de nous prouver  qu'elle était vraie, dans la troisième partie. Mais il ne s'est pas rendu   compte   que   sa  première   partie, plutôt  qu'à  préparer la deuxième, était surtout propre à la saper d'avance et que la troisième partie, loin d'établir la vérité  de  la  seconde,  achevait  de faire éclater toute sa puérilité et toute son absurdité. En  réalité,  la  première  partie  nous  incite  à nous méfier fortement de la  deuxième et la troisième  achève  de nous convaincre que nous avions bien raison de nous méfier. Au total, Pascal est fort dans la première partie des Pensées, quand il pose le problème de la condition de l'homme, mais il est singulièrement faible dans la deuxième partie, quand il prétend le résoudre, et franchement affligeant dans la troisième partie, quand il entend démontrer que sa solution est vraie. I1 pose le problème avec tant de force que l'on  se doute  que  la réponse  ne  pourra être que bien décevante, et elle est en effet si décevante que l'on sait d'avance que les preuves qu'il prétendra  apporter ne  pourront  être que consternantes,  et elles le seront en effet. Loin de résoudre  le problème  qu'il a posé  dans  la première partie, Pascal ne pouvait mieux nous montrer que la condition humaine est profondément  injuste  et incompréhensible  et que les hommes  ont le plus grand  mal à  la regarder   vraiment   en  face,  qu'en  nous  invitant   à croire  au dieu d'Abraham , d'Isaac et de Jacob, et en nous disant que la clé de toutes les questions  que nous nous posons  se trouve   dans la Bible. Il ne pouvait mieux nous prouver que les hommes, fussent-ils  comme lui des esprits   supérieurs, sont très souvent prêts a croire n'importe quoi plutôt que de se résigner  à n'avoir pas de  réponse.

Ce qui frappe le plus à la lecture des Pensées,  ce qui nous surprend,    ce qui nous sidère  le plus,  c'est, redisons-le,  l'incroyable  décalage entre le problème posé dans la première partie et la réponse apportée clans la seconde partie, décalage  que la troisième  partie ne fait  que  rendre  encore  plus éclatant.  Le  problème  est  posé  par  un grand esprit, par un savant au fait  des  découvertes  les  plus  récentes  et  capable  d'anticiper   sur  celles  des siècles à venir, et la réponse  est apportée par un témoin de Jéhovah. On ne saurait imaginer une plus totale contradiction entre l'immensité, l'infinie  difficulté d'un problème qui semble à tout jamais insoluble et  l'infantilisme de          la réponse. Dans la première partie des Pensées, Pascal veut désarçonner l'incrédule, le désorienter  complètement, lui  donner le vertige, lui faire perdre tous ses repères en lui faisant prendre conscience de la place dérisoire qu'il occupe dans l'espace et dans le temps, pour  lui proposer   ensuite l’ explication    la   plus  puérilement    anthropomorphique  et lui révéler que le monde a été créé 4 000 ans avant Jésus- Christ, que nous connaissons les noms de tous les ancêtres du Christ depuis Adam, et que tout ce qui s'est passé d'important dans l'univers depuis sa création s'est fort heureusement passé sur la seule planète Terre et, qui plus est, dans un espace très circonscrit : une petite partie du Proche-Orient. Dans le fragment 194-427-681, nous l'avons vu, pour discréditer l'incrédule, Pascal lui fait d'abord avouer son ignorance de toutes choses sur un ton angoissé et lui fait ensuite dire sur un ton désinvolte qu'il s'en accommode  fort bien et qu'il ne vent  strictement  rien  faire pour  essayer d'en sortir. Mais il serait facile de retourner le procédé contre lui : c'était bien  la peine, ô Blaise ! de déplorer notre ignorance avec tant d'éloquence pour te satisfaire ensuite si aisément de réponses parfaitement  ineptes !

Non content de répondre à nos interrogations que par des fables, Pascal ne semble jamais  douter un  seul instant de leur absolue vérité. Il est   persuadé qu'elles lui  permettent  de tout expliquer,  de connaître « la raison de   toute choses » (166) et de pouvoir répondre « à toutes les objections (167) ». Les Pensées abondent en formules qui traduisent une totale confiance, une conviction inébranlable, une certitude sans faille (168). Non content de présenter les inepties les plus ridicules comme les vérités les mieux établies, Pascal s'étonne volontiers de la « hardiesse » des incroyants et s'indigne de leur présomption. Il  affirme qu'ils n'ont à dire contre la religion que « des choses si  faibles et si  basses, qu’ils  vous persuaderont du contraire (169) ». Parce qu'il ne  doute pas  un  seul instant de détenir la vérité, il ne peut pas comprendre que les incroyants puissent de leur côté ne pas douter un seul instant du contraire.  Bien loin de soupçonner qu'on puisse le taxer  de dogmatisme, il  est persuadé que ce sont les incroyants qui font preuve  de dogmatisme  et s'entêtent  absurdement   sur  leurs  positions.

C'est là, il est vrai, une attitude très fréquente chez les croyants. Mes amis catholiques m'accusent  volontiers d'être dogmatique  sous prétexte  que je leur dis sans le moindre ménagement que leurs croyances sont parfaitement  absurdes. Ils préféreraient, bien  sûr, que je  me contente seulement  de  suggérer  qu'ils pourraient peut-être  n'avoir  pas toujours raison. Ils prétendent  que je  suis mal  placé pour  me  gausser  de   leurs certitudes, puisque je  me montre aussi et peut-être plus assuré qu'ils ont tort qu'eux-mêmes ne sont assurés d'avoir raison.  Ainsi   entendent-il tirer argument du fait même que j'affirme  qu'ils se trompent pour prétendre que je  n'en ai pas le droit. Mais,  si l'on raisonne de cette façon, personne n'aura plus jamais  le droit d'affirmer d'une manière  catégorique  que quelqu'un se trompe, quelque  absurdité, quelque énormité qu'il puisse dire. Ils oublient de plus qu'il y a entre eux et moi une différence fondamentale.  Eux croient  savoir; ils croient avoir la réponse  aux grandes  questions que l'homme  se pose.  Mais moi, je  ne prétends aucunement  avoir la vérité: je  prétends  simplement que ceux qui croient l'avoir ne l'ont pas plus que moi.  Mes certitudes sont purement négatives : je  sais que je  ne sais pas et je  sais que ceux  qui  croient  savoir, eux non  plus,  ne  savent  pas.  On  fait  assurément preuve   de présomption quand on prétend   avoir la solution d'un  problème que personne n'est en mesure de résoudre; on ne fait aucunement preuve de présomption quand on affirme qu'une solution dans laquelle on relève d'innombrables fautes de raisonnement, qui repose sur d'innombrables erreurs ou falsifications, et qui, au total, se révèle constituer un tissu de contradictions et d'absurdités,  ne  saurait, en aucun cas, être retenue. Or l'apologie pascalienne n'est qu'un tissu de contradictions et d'absurdités. Pascal dénonce ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétrie, mais lui-même, tout au long des Pensées, ne fait que nous proposer de fausses fenêtres pour la symétrie. II ne cesse d'établir des analogies artificielles et des rapprochements rocambolesques. Ainsi, prétendant s'appuyer sur un verset  d'Isaïe, il veut  voir  dans le passage de la mer Rouge une « image de la Rédemption (170) ». De même ne craint-il pas de reprendre à son compte les élucubrations de saint Augustin qui établit une correspondance entre les  six jours que Dieu aurait mis pour créer le monde et les six âges, qui,  selon  lui,  ont marqué l'histoire du monde jusqu'à Jésus-Christ. (171) Et lui-même se plait à dresser des listes d'analogies vaseuses comme en témoigne le fragment 828-856-436 : «Contestations; Abel, Caïn. Moïse, magiciens. Elie, faux prophètes. Jérémie, Ananias. Michée, faux prophètes. Jésus-Christ, pharisiens. Saint Paul, Barjesu. Apôtres,  exorcistes.  Les chrétiens et les infidèles. Les catholiques et les hérétiques». Et l'on pourrait à loisir multiplier les exemples, car c'est en réalité  toute son interprétation de la Bible, qui fait de l'Ancien Testament la figure du Nouveau, et tout particulièrement sa théorie des prophéties, et, en fin de compte, c'est toute la théologie pascalienne qui relève de la pratique des fausses fenêtres pour la symétrie. Qu'il ne t'en déplaise, il ne suffit pas, ô Blaise! de mettre en parallèle des sottises, de faire se répondre _ des absurdités pour les transformer  en vérités. L'idée de péché est une absurdité, celle de Rédemption en est une autre, et le fait de les accoupler  ne les rend  pas moins absurdes l'une et  l'autre.

Non  seulement l'incrédule ne peut  se laisser le moins du monde convaincre par  les billevesées que  Pascal  lui propose comme des vérités divines et indubitables, mais il ne peut que les rejeter avec rage. Car elles ne sont pas seulement une insulte à l’intelligence humaine : elles sont aussi, et c'est sans doute cela qui les rend  le plus  insupportables,  une insulte a notre ignorance. On ne demanderait  pas mieux, ô Blaise, que  de se voir enfin proposer  une  explication  ou seulement  un  début d'explication un tant soit peu crédible.  On ne demanderait  pas mieux que de commencer  seulement  à avoir les éclaircissements  auxquels assurément  on aurait droit.  Mais,  quand  aux questions qu'on  ne cesse hélas de se poser en vain pendant toute  sa vie, on se  voit proposer des réponses aussi puériles et aussi absurdes que les tiennes, ô Blaise ! Comment alors ne pas suffoquer de douleur et de colère? Un homme qui meurt de faim, si on lui présentait  du pain en pierre,  du fromage en  plâtre et des fruits en bois, il nous les jetterait à la tête, ô Blaise et c'est bien ce que j'aurais eu envie de faire avec tes Pensées, si j’avais pu te rencontrer. Tu ne cherches pas la vérité, ô Blaise! On ne cherche pas la vérité, quand on se satisfait de sottises; on n'a pas faim et soif de vérité, quand des fables suffisent à vous désaltérer, quand des absurdités parviennent à vous rassasier. Tu ne cherches pas la vérité, tu la rejettes, tu la fuis comme la peste. C'est qu'il faut du courage pour la regarder en face. « La vérité est peut-être triste », disait Renan. C'était sans doute une litote, car la vérité n'est pas triste: elle est sinistre. La vérité, c'est que nous sommes dans la nuit, dans la nuit la plus noire, et qu'il n'y a nulle part l'ombre d'une lueur.

Ceux qui pensent qu'il n'y a rien après la mort et que nous  entre­ rons dans le néant sans avoir jamais eu de réponse ont très vraisem­ blablement raison. La seule chose que l'on puisse dire, c'est que, dans ce cas, la condition de l'homme serait tellement injuste, tellement scan­ daleuse qu'il n'est pas interdit de se demander s'il n'y a pas autre chose, malgré  tout ce  qui    rend  cette   hypothèse très peu probable. II n'y a aucun signe, aucun indice, absolument rien qui nous permette d'espérer autre chose, sinon le sentiment que nous y aurions droit. Si l'on peut  donc le souhaiter, car cela ne saurait faire de mal a personne, il convient de s'en tenir là et de ne pas prétendre que l'on sait quoi que ce soit et encore moins d'essayer d'en convaincre les autres. On peut faire des suppositions, mais à la condition d'être bien conscient que ce ne sont que des suppositions infiniment hasardeuses et de ne pas cher- cher à les présenter  comme des certitudes,  ainsi que le font Pascal  et tous les croyants (172). Car dire aux hommes qu'ils auront la vie éternelle, s'ils veulent bien croire à des sottises, ô Blaise, c'est parfaitement inadmissible, et lancer des anathèmes contre ceux qui s'y refusent, ô Blaise, c'est véritablement scandaleux. Tous ceux qui, comme toi, prétendent savoir ce que tout le monde ignore et nous expliquer en long et en large « les ouvrages de Dieu », tout en ne cessant de nous dire que leur dieu  est « un  dieu  caché », tous  ceux-là s'abusent eux'même  et nous abusent.

Tu prétends, ô Blaise! répondre  à toutes  les  questions  que l'homme se pose, tu prétends répondre a toutes les objections que les incrédules peuvent te faire. Mais, ô Blaise! tu ne réponds à aucune des questions auxquelles nous aimerions avoir des réponses ; tu ne réponds a aucune des objections que les incrédules  peuvent te faire. Par  tes  prétendues réponses, tu ne  cesses, au  contraire,  de  faire naître  de nouvelles  questions et  de susciter  de  nouvelles  objections. Plus  tu veux  prouver  que ta religion répond à tout et qu'elle  est vraie, et plus tu t'empêtres, plus tu t'enferres, plus tu t'enfonces dans tes contradictions. Les seules questions auxquelles tu apportes une réponse dans tes Pensées, sont les questions  que les croyants posent en désespoir de cause aux incrédules lorsqu'ils ne savent plus comment  répondre  à  leurs  objections, en  espérant  les mettre enfin dans l'embarras. Pour ce faire, ils leur demandent, en effet, de leur expliquer comment leurs croyances auraient pu durer si longtemps et obtenir l'adhésion de beaucoup d'hommes intelligents et parfois d'esprits  supérieurs si elles  étaient  aussi  absurdes  qu'ils  le disent. Or à cette question, ô Blaise, tu  ne  cesses dans ton livre d'apporter des réponses en insistant notamment sur les effets des « puissances trompeuses » et surtout en dépeignant la misère de l'homme incapable d'accepter sa condition,  et  plus encore  en  essayant de  l'expliquer et en prétendant en apporter le remède. Dans tes Pensées, ô Blaise rien ne nous montre mieux  la  misère  de  l'homme  que  la  misère de l'apologiste.

Rien ne saurait mieux nous convaincre, en effet, de la misère de l'homme que de constater qu'un grand esprit comme toi a besoin de se raccrocher à des croyances aussi absurdes qu'anachroniques. Mais tu aurais mieux fait d'oser la regarder pleinement  en face. Tu le dis toi­même, c'est  «  être  misérable  que  de  se  connaître misérable, mais c'est être grand que de  connaître qu’on est misérable.» (397-114-146). Tu aurais donc montré plus de grandeur  en  acceptant  de te rendre, si irritante, si douloureuse qu'elle puisse être, à  l'évidence que l'homme  n'a  pas de réponse aux questions qui l'intéressent le plus. Puisque tu nous dis toi­même, ô Blaise ! dans le fragment  347- 200- 231,  que  « toute notre dignité consiste donc en la pensée », et que nous devons donc d'abord travailler « à bien penser », on est en  droit de te dire,  et de dire  à tous  ceux qui partagent   tes  croyances  et qui  voudraient  que  nous  les partagions aussi, que nous ne saurions nous y résoudre,  quand  bien même  nous pourrions   ainsi  être un peu plus heureux, parce qu'il  nous faudrait, pour ce faire,  renoncer à bien penser, parce qu'il nous faudrait renoncer a notre dignité  qui  nous interdit  de nous  raccrocher  à des  sornettes,  de nous   bercer   avec  des balivernes  et de nous  consoler  avec  des  fariboles.

                                                                                                     René POMMIER

 

                       NB : L’introduction de l’ouvrage se trouve sur le site de l’auteur :

                       Tapez sur Google : rené pommier

 

 

NOTES :

 

165. Voir aussi le fragment 146-620-513 : « L'homme est visiblement fait pour penser. C'est toute sa dignité et tout son mérite, et tout son devoir est de penser comme il faut ».

166. oce. cit.

167 . Voir  le  fragment  737-793-646 : « Par  là je  trouve  réponse  à toutes  les  objections  ». Voir  aussi le  fragment  201-441-690 : « Toutes les objections  des uns  et des autres ne vont que contre eux-mêmes, et point contre la religion » (éd. Sellier, p. 488).

168. J'en ai déjà cité quelques-unes, comme le fragment  571-502-738: «le  temps et l'état du monde ont été prédits si clairement qu'il est plus  clair  que le soleil »; ou le fragment 556-232-264: « On n'entend rien aux ouvrages de Dieu si on ne prend pour principe qu'il a voulu aveugler les uns et éclaircir les autres ». Mais on pourrait en citer encore bien d'autres comme le fragment 224-168-199 : « Que je hais ces sottises, de ne pas croire l'Eucharistie, etc. », ou le fragment 847-777-642 :

« L'histoire de l'Eglise doit proprement être appelée l'histoire de la vérité".

 

169. Fragment 194-427-681 : « Et en effet faites-leur rendre compte de leurs sentiments et des raisons qu'ils ont de douter de la religion: ils vous diront des choses si faibles et si basses, qu'ils vous persuaderont du contraire. C'était ce que leur disait  un  jour   fort  à propos  une  personne  : « Si  vous  continuez  à discourir  de  la sorte, leur disait-il, en vérité vous me convertirez". Et il avait raison, car qui n'aurait horreur de se voir dans des sentiments ou l'on a pour compagnons des personnes si méprisables! »

 

170. Voir le fragment 643-275-306: « Isaïe LI. La mer Rouge image de la Rédemption » et le fragment 675-503-738: « Isaïe LI dit que la Rédemption sera comme le passage de la mer Rouge. Dieu a donc montré en la sortie d'Egypte, de la mer, en la défaite des rois, en la manne, en toute la généalogie d'Abraham, qu'il était capable de sauver, de faire descendre le pain du ciel, etc. de sorte que ce peuple ennemi est la figure et représentation du même Messie qu'ils ignorent ». Est-il besoin de le dire ? Il est bien difficile de voir une allusion à la Rédemption dans le passage d'Isaïe sur lequel Pascal prétend s'appuyer: «N'est-ce pas toi qui as desséché la mer, les eaux du grand Abime, pour faire du creux de la mer un chemin afin que les  rachetés le traversent ? »  (LI,  10).

 

171. Voir le fragment 655-283-315: « Les six âges. Les six pères des six âges. Les six merveilles à l'entrée des six âges. Les six orients à l'entrée des six âges » ; et le fragment 656-590-489 : « Adam farma futuri. Les six jours pour former l'un, les six âges pour former l'autre. Les six jours que Moïse représente pour la formation d'Adam ne sont que la peinture des six âges pour former Jésus-Christ et l'Eglise. Si Adam n'eût point péché et que Jésus-Christ ne fut point venu, il n'y eût eu qu'une seule alliance, et qu'un seul âge des hommes, et la Création eût été représentée comme faite en un seul temps  ».  Ernest  Havet  nous  donne l'explication de ces  énigmes : « Tout cela est pris dans le livre d'Augustin De Genesi contra Manicheos, I, 23, 35. Ce chapitre est fort étrange. On y voit que les six âges du monde  répondent  aux  six jours de la création suivant la Genèse, avec leur matin et leur soir. Les six matins (ou les  six orients) sont la création,  la  sortie  de l'arche,  la vocation  d'Abraham,  le règne de David,  la transmigration  à Babylone,  la prédication  de Jésus. Les  six  soirs  sont le déluge, la confusion des langues, etc. Les Pères sont Adam, Noé, etc. ; il n'y en a pas d'indiqué pour le cinquième âge. Le troisième âge, qui répond à l'adolescence, c'est­à-dire au temps où l'homme  acquiert la faculté d'engendrer, est en effet celui ou  a été engendré le peuple de Dieu, qui n'existait pas encore. Cet âge a eu quatorze générations, ainsi que les deux suivants. Les deux premiers n'en ont eu que dix chacun; c'est  qu'ils  répondent  à la première  et à la seconde  enfance,  âge  où  toute  la vie  est enfermée dans les sens ; et que cinq, qui est le nombre des sens, multiplié par deux, qui est celui des sexes, donne dix. Le dernier âge du monde est sans limite précise, comme la vieillesse dans la vie » (op. cit., p. 532, note 2). Comme on le voit, Havet a eu recours a la litote lorsqu'il a parle d'un « chapitre  fort étrange  ».

 

172.  Proust me semble avoir dit tout ce qu'on peut dire  en  ce sens  lorsqu'il  a commenté la mort de Bergotte: « II était mort. Mort  à jamais? Qui peut le dire ? Certes, les expériences spirites pas plus que les dogmes religieux n'apportent de preuve que l'âme subsiste. Ce qu'on peut dire, c'est que tout se passe dans notre vie comme si nous y entrions avec le faix d'obligations contractées dans une vie antérieure; il n'y a aucune raison dans nos  conditions  de vie  sur  cette  terre  pour  que  nous nous croyions  obligés  à faire le bien,  à être  délicats,  même  à être  polis,  ni pour l'artiste athée à ce qu'il se croie obligé de recommencer  vingt  fois un morceau  dont l’admi­ ration qu'il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme le pan de mur  jaune  que  peignit  avec  tant  de  science  et  de  raffinement  un  artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. Toutes ces obligations, qui n'ont pas  leur  sanction  dans  la  vie  présente,  semblent  appartenir à un  monde  différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui­ci, et dont nous sortons pour  naître à  cette  terre,  avant  peut-être d'y  retourner revivre  sous l'empire  de ces  lois  inconnues  auxquelles  nous  avons  obéi  parce  que nous  en portions  l'enseignement  en  nous,  sans  savoir  qui les  avait  tracées  [...]. De sorte que l'idée que Bergotte n'était pas mort à jamais  est sans invraisemblance  ». (A la Recherche  du temps perdu,  La Prisonniere, Bibliothèque  de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1954, tome III, pp.188-189). Je souscrirais totalement à ces lignes  si,  au  lieu  de conclure  d'une  manière  trop  optimiste,  me  semble-t-il,  que  l'idée  de  la  survie  de Bergotte  était « sans invraisemblance  »,  Proust  avait  dit qu'elle  n'était  peut-être  pas absolument invraisemblable,  si faible, si infime, si infinitésimale  que pût être la probabilité  de cette hypothèse.

 

 

 

 

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