Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

BUFFON : UNE  SCIENCE  SANS  DIEU ?

 

( Le texte suivant reprend et élargit celui d’une intervention au colloque sur l’encyclopédisme organisé par l’association Diderot, l’Encyclopédisme et Autres – 1989)

 

         En préliminaire, je voudrais signaler les difficultés d'exégèse des écrits de Buffon. Exégèse délicate en effet, d'abord parce que ses idées ont évolué avec le temps ; n'oublions pas que l'Histoire Naturelle s'échelonne de 1749 jusqu’au delà de sa mort! (1788). D'autre part, ayant acquis, non sans manoeuvre, la position sociale qui était la sienne le comte de Buffon à qui avaient échu les fonctions d’Intendant du Jardin du Roi, se sentait tenu à l'obligation de réserve, et pour cela, il n'eut pas besoin de se faire violence, car il était l'homme pour qui le but fixé justifie les moyens.

         On comprend donc que Buffon expose avec une certaine ambiguïté les points de son système qui pouvaient mettre en péril son statut social. Il ne pouvait en effet exprimer trop crûment des idées allant contre l'ordre établi.  Malgré sa prudence d'ailleurs, on connaît ses ennuis avec la faculté de théologie de la Sorbonne qui censura un certain nombre de ses propositions. Ce souci de prudence explique aussi qu'il n'ait pas participé, directement tout au moins, à l'Encyclopédie de Diderot. Buffon a toutefois inspiré de nombreux articles.  Ses écrits sont même parfois recopiés textuellement. L'attitude fuyante de Buffon devant l'entreprise Encyclopédie fut sévèrement jugée par Marmontel, ami de Voltaire, comme en témoigne le passage suivant :

         « Buffon  voyait que l’école encyclopédiste était en défaveur de la Cour et dans l’esprit du roi ; il craignait d’être enveloppé dans le commun naufrage et, pour voyager à pleines voiles ou du moins pour louvoyer seul et prudemment parmi les écueils, il aima mieux avoir sa barque à soi, libre et détachée. »

         L’attitude de retenue de Buffon ne rend que plus significatifs les propos qui l’éloignent de la théologie. Intéressons-nous pour commencer à sa méthodolgie.

 

LA METHODE

 

         Il a commencé par mettre l'expérience sur un piédestal. On ne peut pas ne pas citer ce qu'il en dit dans la préface à sa traduction de la « Statique des Végétaux » de Hales, son premier écrit rendu public (1735) :

         "Je puis assurer qu'en fait de physique l'on doit rechercher autant les expériences que l'on doit craindre les systèmes...". Il faut donc se méfier de son imagination : "Le système de la nature dépend peut-être de plusieurs principes ; ces principes nous sont inconnus, leur combinaison ne l'est pas moins ; comment ose-t-on se flatter de dévoiler ces mystères sans autre guide que son imagination ? ». L'imagination n'est pas un guide, elle est génératrice de systèmes éphémères qui sont autant de rêveries romanesques : "C'est par des expériences fines, raisonnées et suivies que l'on force la nature à découvrir son secret ; toutes les autres méthodes n'ont jamais réussi, et les vrais physiciens ne peuvent s'empêcher de regarder les anciens systèmes comme d'anciennes rêveries, et sont réduits à lire la plupart des nouveaux comme on lit des romans."

         C'est dans cette disposition d'esprit que Buffon fit de nombreuses expériences dont certaines sont demeurées célèbres. (1). Progressivement cependant, sa sensibilité change. Les trois premiers volumes de l'Histoire Naturelle" qui parurent en 1749, témoignent de l'évolution intellectuelle de Buffon. Le "premier discours" sur "la manière d'étudier et de traiter l'histoire naturelle", qui ouvre l'oeuvre, annonce son ambition réelle :

         "Il ne faut pas s'imaginer, même aujourd'hui, que dans l'étude de l'histoire naturelle on doive se borner uniquement à faire des descriptions exactes et à s'assurer seulement des faits particuliers ; c'est à la vérité, et comme nous l'avons dit, le but essentiel qu'on doit se proposer d'abord, mais il faut tâcher de s'élever à quelque chose de plus grand et plus digne encore de nous occuper, c'est de combiner les observations, de généraliser les faits, de les lier ensemble par la force des analogies, et de tâcher d'arriver à ce haut degré de connaissances où nous pouvons juger que les effets particuliers dépendent d'effets plus généraux, où nous pouvons comparer la nature avec elle-même dans ses grandes opérations, et d'où nous pouvons enfin nous ouvrir des routes pour perfectionner les différentes parties de la physique. Une grande mémoire, de l'assiduité et de l'attention suffisent pour arriver au premier but ; mais il faut ici quelque chose de plus, il faut des vues générales, un coup d'oeil ferme et un raisonnement formé plus encore par la réflexion que par l'étude ;  il faut enfin cette qualité d'esprit qui nous fait saisir les rapports éloignés, les rassembler et en former un corps d'idées raisonnées, après en avoir apprécié au juste les vraisemblances et en avoir pesé les probabilités."

         Les faits seront expliqués quand on pourra les déduire des "effets généraux."

         "Ces effets généraux sont pour nous les vraies lois de la nature, tous les phénomènes que nous reconnaîtrons tenir à ces lois et en dépendre seront autant de faits expliqués, autant de vérités comprises ; ceux que nous ne pourrons y rapporter, seront de simples faits qu'il faut mettre en réserve, en attendant qu'un plus grand nombre d'observations et une plus longue expérience nous apprennent d'autres faits et nous découvrent la cause physique, c'est-à-dire l'effet général dont ces effets particuliers dérivent."

         De 1735 à 1749, il s'est donc produit une sorte de renversement. La primauté n'est plus donnée à l'expérience. Les idées générales ont pris le dessus. L'imagination va s'emparer des faits d'observation ou d'expérience qu'il ne s'agira plus d'accumuler et de relier avec lenteur, mais d'intégrer dans un vaste système théorique unificateur sensé être  meilleur que les systèmes précédents :

         « Je réfléchissais souvent sur les systèmes que je viens d’exposer et je me confirmais tous les jours de plus en plus dans l’opinion que ma théorie était  infiniment plus vraisemblable qu’aucun de ces systèmes. » a-t-il écrit à propos de la question de la génération.

         La méthodologie de Buffon ne s’insère nullement comme celle de Réaumur ou de Trembley dans un contexte de théologie naturelle. Il veut séparer Dieu et la science et ne s’en tenir qu’aux faits matériels.    Dès le chapitre I de l’Histoire des animaux, comparant les animaux et les végétaux, il termine en considérant que « Le vivant et l’animé, au lieu d’être un degré métaphysique des êtres, est une propriété physique de la matière. »

         Dans le chapitre 2 qui suit : De la reproduction en général, sont exclues les explications par la volonté de Dieu et les causes finales : « il faut aussi rejeter toutes les hypothèses qui auraient pour objet les causes finales » et « il faut exclure du nombre de celles que nous pourrions employer, toute celles qui supposent la chose faite, par exemple […] qu’à chaque reproduction il y a une nouvelle création, que c’est un effet immédiat de la volonté de Dieu […] il faut aussi rejeter toutes les hypothèses qui auraient pour objet les causes finales, comme celle où l’on dirait que la reproduction se fait pour que le vivant remplace le mort… ».

         Au chapitre V, Exposition des systèmes sur la génération, critiquant le platonisme, il écrit : "Ce philosophe est un peintre d'idées [...] Une seule cause, un seul but, un seul moyen, font le corps entier de ses perceptions : Dieu comme cause, la perfection comme but, les représentations harmoniques comme moyens. Quelle idée plus sublime ! Quel plan de philosophie plus simple ! Quelles vues plus nobles ! mais quel vide ! Quel désert de spéculations ! [...] Rabaissons nous donc sans regret à une philosophie plus matérielle, et, en nous tenant dans la sphère où la nature (Buffon ne dit pas Dieu) semble nous avoir confinés."

         Buffon préfère donc laisser Dieu dans ses sphères. Quand il se pose la question du pourquoi, il nous dit que cette interrogation est "insoluble" et rien de plus ; il ne renvoie pas à Dieu. Il ajoute que la "convenance morale ne peut jamais devenir une raison physique." Dieu est incompréhensible car il ne peut être comparé : "Ce qui est absolument incomparable est entièrement incompréhensible ; Dieu est le seul exemple que nous puissions donner ici, il ne peut être compris parce qu'il ne peut être comparé." Il faut donc en rester à la question du comment  en ayant le souci de lier faits et théorie afin de trouver les solutions les plus économiques. Voilà une attitude moderne on ne peut plus scientifique !

 

LA BIOLOGIE DE BUFFON

 

         En illustration, voyons comment il a construit sa biologie, (le concept n’avait pas encore été créé du temps de Buffon).

Traitant de  la reproduction  Buffon est conduit à une conception unificatrice des êtres vivants. S' appuyant sur le cas des vers, polypes, ormes, saules, groseilliers et plusieurs autres plantes et insectes, il constate qu'une partie de chacun de ces êtres peut reproduire le tout d'où il infère qu'ils sont des "assemblages de germes de petits individus de la même espèce" qui n'ont plus qu'à se développer pour former des touts composés comme les premiers. Ces êtres sont apparemment pour Buffon des touts de petits touts. Le plus petit fragment d'un polype capable de redonner le polype normal est polype lui-même. Pour se faire mieux comprendre, Buffon nous demande de considérer que le grain de sel marin est un cube formé de cubes plus petits et que ces derniers aussi sont constitués de cubes plus petits...Ainsi, par le "raisonnement et l'analogie" Buffon est conduit à concevoir une "infinité de parties organiques"  dont la "substance est la même que celle des êtres organisées."

Buffon aboutit ainsi à un concept clé : les molécules organiques vivantes, unités constitutives de tous les êtres vivants et indestructibles; il les oppose à la matière brute inerte.

Il en arrive ensuite à son deuxième grand concept unificateur, celui de moule intérieur, concept qui apparaît dans le chapitre 2 de l’ Histoire des animaux où il traite de la reproduction en général. Trouvant son inspiration dans la notion newtonienne de pesanteur, il imagine que les êtres et leurs organes sont autant de moules intérieurs qui, sous l'action d'une "force pénétrante" obligent les molécules organiques appropriées à s'incorporer au sein même des organes par "intususception" ou "pénétration intime". La conservation des structures et des formes, lors de la croissance, est ainsi expliquée et se trouvent ainsi liées les foncions de reproduction et de nutrition.

         Chez un individu, la croissance terminée, le surplus de molécules organiques émanant de chaque organe est à l'origine de la semence qui s'accumule dans les testicules aussi bien masculins que féminins. (Fig. 1) La semence est donc, en vertu de l'oeuvre des moules intérieurs, l'empreinte moléculaires du corps entier. De ce fait, la formation du foetus à la fécondation devient concevable et, de plus, les faits d'hérédité se trouvent expliqués. (2). En effet, étant donné que les semences apportent des molécules spécifiques de chacun de ses parents, les ressemblances de l'enfant au père, aussi bien qu'à la mère, ne font plus problème.

La chronologie précise les événements suivants :

         1- mélange des deux semences

         2- réunion des parties organiques complémentaires

         3- formation du fœtus 

 "Le tout est peut-être l'ouvrage d'un instant."

Tous les organes se forment en même temps, "le poulet se voit dans l'oeuf avant qu'il ait été couvé".  Ces organes ne sont cependant pas les répliques fidèles, en miniature, des organes adultes ; ils doivent subir un « développement » qui se fait par étapes et qui transforme progressivement l'organe primitif en organe définitif. (Fig. 2)  Nous ne pouvons pas, dit Buffon, « lorsqu’on nous présente une forme développée, reconnaître ce qu’elle était avant son développement. »

La fécondation est donc pour Buffon la formation d’un foetus primitif qui demeurerait d'ailleurs figé si n'intervenait pas une "puissance extérieure" déclenchant le développement. Cette puissance est la chaleur.

Buffon rejette donc les doctrines en vogue  de la préformation  qui suppriment les problèmes en faisant sortir toutes les générations de la main de Dieu dès l'instant de la création ? (Fig. 3) Aucun germe ne préexiste étant donné qu'il se forme au moment de la fécondation, après le mélange des deux semences, mais dès cet instant tout est préformé, ainsi l’œuf témoigne d'une préformation moléculaire  déterminant son évolution épigénétique.

         Les fonctions dont il a été question jusqu'ici sont celles qui ont le plus attiré l'attention de Buffon car il les considérait comme fondamentales pour la compréhension du monde vivant. Signalons cependant qu’il parle incidemment des fonctions de digestion, circulation, respiration, excrétion, transpiration et qu'il distingue ce qu'on appelle de nos jours la vie vegétative et la vie de relation; il a même une vue prémonitoire sur la vision, considérant l'oeil comme "un gros nerf épanoui, un prolongement de l'organe dans lequel réside le sens intérieur (cerveau)".

         Reprenant une idée très ancienne, il assimile la digestion à une "coction" (sorte de cuisson) des aliments dont il résulte une séparation des parties organiques vivantes, des parties brutes qui constituent les excréments désignés par métaphore comme "marc de la nourriture." Précisant sa pensée, Buffon indique que le produit final de la digestion, le chyle, est emmené par les "veines lactées", dans le sang où "il continue à se dépurer, par le mouvement de la circulation, de tout ce qui lui restait de molécules non organiques.

         A propos de la respiration considérée comme assurant un refroidissement (4), il déclare : "est-il bien vrai qu'elle rafraîchisse ? Il paraît au contraire qu'elle donne un plus grand mouvement du sang et que par conséquent elle augmente la chaleur intérieure, comme l'air chassé par un soufflet augmente l'ardeur du feu."

         Quant au mécanisme de la fonction respiratoire, bien que prisonnier de l'ancienne chimie, il semble que Buffon rejoigne Lavoisier  dans l'assimilation de la respiration à une combustion. Le passage suivant est très clair à cet égard : "la respiration d'un petit animal absorbe autant d'air que la lumière d'une chandelle ; dans des vaisseaux fermés, de capacités égales, l'animal meurt en même temps que la chandelle s'éteint ; rien ne peut démontrer plus évidemment que le feu de l'animal et celui de la chandelle ou de toute autre matière combustible allumée, sont des feux non-seulement du même ordre, mais d'une seule et même nature, auxquels le secours de l'air est également nécessaire et qui tous deux se l'approprient de la même manière." (5)  

         Comme Lavoisier, Buffon  pense, sans pourtant employer l'expression que la respiration est une combustion lente : « Ces vaisseaux du sang ne sont séparés des vésicules pulmonaires qui reçoivent l'air que par des cloisons si minces, qu'elles laissent aisément passer cet air dans le sang, où il ne peut manquer de produire le même effet que sur le feu commun, parce que le degré de chaleur de ce sang est plus que suffisant pour détruire en entier l'élasticité des particules d'air, les fixer et les entraîner sous cette nouvelle forme dans toutes les voies de la circulation. Le feu du corps animal ne diffère du feu commun que du moins au plus, le degré de chaleur est moindre : dès lors il n'y a point de flamme. »

 

LE TRANFORMISME DE BUFFON

 

         En 1753, dans son article sur l’âne, après des considérations antifixistes, Buffon se ressaisit brutalement et écrit : « Il est certain, par la révélation, que tous les animaux ont également participé à la grâce de la création, que les deux premiers de chaque espèce  et de toutes les espèces sont sortis tout formés des mains du Créateur… » . « L’âne est donc un âne, et ce n’est point un cheval dégénéré ».

         Mais au cours du temps Buffon passe  d'une conception fixiste rigoureuse de l'espèce, à une conception historique, à l'exception toutefois des espèces "nobles", "celles qui sont constantes, invariables et qu'on ne peut soupçonner de s'être dégradées."

         En  1766, il conclut : « En comparant ainsi tous les animaux et les rappelant chacun  à leur genre, nous trouverons que les deux cents espèces dont nous avons donné l’histoire peuvent se réduire à un assez petit nombre de familles ou souches principales , desquelles il n’est pas impossible que toutes les autres soit issues. » Ainsi « le cheval le zèbre et l’âne sont tout trois de la même famille ; si le cheval est la souche ou le tronc principal, la zèbre et l’âne seront les tiges collatérales. »

A partir des souches principales, ce sont des actions  dégénérantes qui sont à l’œuvre, à savoir : « la température du climat, la qualité de la nourriture et les maux d’esclavage ».  (6)

Cette conception historique fait  penser  à une involution plutôt qu'à une évolution ! Il faut donc honnêtement reconnaître que Buffon n'est pas du tout transformiste ou évolutionniste au sens où nous l'entendons aujourd'hui. Aucun indice ne laisse soupçonner qu'il ait eu l'idée d'une complexification des espèces, du passage d'une espèce donnée à une espèce présentant des structures et des fonctions nouvelles. Le progrès est absent dans le transformisme de Buffon. Le plus ne peut jamais émerger du moins.

          Il reste qu’il a montré que l'on peut faire dériver les espèces actuelles d'un nombre réduit d'espèces ancestrales. L'autorité de Linné s'en trouva ébranlée, lui qui disait : "nous comptons autant d'espèces qu'il est sorti de couples des mains du créateur."

         Cette conception historique, donc dynamique de l'espèce était nouvelle. De plus Buffon proposait une explication vraisemblable des transformations spécifiques : les actions de l'homme et des facteurs du milieu; et surtout il reculait l'origine de la planète à plus de 70 000 ans, les manuscrits révélant des hypothèses encore plus hardies allant jusqu'à près de 3 000 000 d'années. Il donnait donc aux causes transformantes  le temps d'agir rendant par là, plausibles, les changements notoires malgré la faible amplitude des causes.

         Il a élargi, dans l'esprit de ses contemporains, les concepts d'espace et surtout de temps ; il leur a légué une image agrandie du monde. Il n'était plus possible en effet, après Buffon, de voir le monde comme avant. Il est même allé très loin puisqu'il s'est posé plus tard, dans ses « Epoques de la nature » le problème de l’origine de la vie, de  l'origine des molécules organiques vivantes. Il les fait dériver de la matière inanimée. Et ce n'est pas Dieu qui fait naître ces molécules, mais l'élément feu, "l'élément primitif de vie", le seul élément "actif" capable de féconder les autres éléments qualifiés de passifs : l'air, la terre, l'eau. (7) Il imagina ensuite la formation de toutes sortes d'êtres organisés, les molécules organiques possédant "la puissance de modeler la matière brute" avec l'aide de la chaleur, source de la "fécondité et de toute vitalité." Ces êtres organisés possédant tous les degrés de complexité ont dû être sélectionnés (8)  par le milieu, Buffon nous dit en effet que survivent les espèces les plus "puissantes" et que meurent les espèces "défectueuses". On ne peut vraiment pas s'empêcher de penser ici à la sélection darwinienne  mais chez Buffon cette sélection n’a rien à voir avec l’apparition des espèces, elle intervient une fois qu’elles sont apparues. (Fig. 4)

         Les molécules organiques sont donc primordiales dans le paradigme buffonien et antérieures aux moules qui en découlent. Depuis leur formation ces molécules sont en nombre constant et indestructible et leur configuration est telle que même s’il y avait destruction de tous les êtres vivants existants (c’est une hypothèse gratuite que Buffon a formulée) les molécules organiques oeuvreraient  pour former les nouveaux corps organisés, c'est-à-dire de  nouveaux moules intérieurs  d’une « nature vivante peut-être assez semblable à celle que nous connaissons. » La nature vivante est donc de ce fait prédéterminée par le biais des molécules organiques et il faut voir ici la main de Dieu que Buffon n’a donc pas totalement évacué.

Il reste que s’il  n'a pas été vraiment transformiste, il a par ses idées et ses intuitions nouvelles,  posé des jalons susceptibles d’aller dans ce sens ce qui a fait dire à Jean Rostand qu’il a été l’artisan d’un «  transformisme limité » : il s’agit en fait d’un transformisme dégénératif.

 

LA PLACE DE L’HOMME

 

         Dans la nature Buffon   admet  les  trois  règnes  classiques:  minéral,  végétal, animal,  mais iI n'est pas totalement partisan de la conception régnante de l'échelle des êtres  soutenant  un  passage  graduel  entre les règnes ; ce passage graduel,  Buffon ne l'admet finalement  qu'entre  le végétal  et l'animal.  Il marque donc une frontière entre le vivant et le non vivant.  Il assure que les végétaux et  les animaux  sont du même "ordre" et une place  prépondérante est accordée aux animaux: "L'animal est selon notre façon d'apercevoir,  l'ouvrage le plus complet de la nature, et l'homme  est  son chef  d'oeuvre...nous  pouvons  donc légitimement nous donner le premier rang dans la nature. »

Buffon distingue des espèces "nobles" comme le cerf  et le  lion,   le roi  des animaux car,  faisait remarquer,  l'épistémologue Bachelard,  "Il convenait à un partisan de l'ordre que les animaux aient un roi".  Au bas de l'échelle se  trouvent les espèces " viles" telles les insectes dont s'occupait tant Réaumur que Buffon a voulu déconsidérer. De même, dans le monde végétal,   les arbres sont privilégiés par rapport aux plantes de petite taille. Dans une certaine mesure,  la nature vivante est organisée à l'image de la société du moment. On pourrait oser parler  des  espèces de la noblesse et de celles du Tiers-Etat… (Fig. 5)

         Buffon s'est bien sûr posé le problème des rapports entre l'homme et l'animal. Certes il place l'homme dans le règne animal mais en lui  assignant  une  place  tout  à  fait éminente ;  il est  placé sur un piédestal, très au-dessus du singe le plus perfectionné. C'est le seul animal qui ait une âme pensante. Il y a "une distance infinie entre les facultés de l'Homme et celles du plus parfait animal". En fait, l'Homme est d'une nature entièrement différente de celle de l'animal. Buffon avoue qu'il est "forcé" de le placer dans la classe des animaux car il faut bien le rapprocher de "ce qui lui ressemble le plus", mais il le fait comme à contre cœur, en 1749 tout au moins.

         Chez les animaux comme chez l'Homme, le cerveau est le siège d'un "sens intérieur animal" ; il n'est qu'un "organe matériel" ; l'âme de l'homme, au contraire, est un sens supérieur, « une substance spirituelle, entièrement différente, par son essence et par son action, de la nature des sens extérieurs. » L'homme est donc "Homo duplex", composé de "deux principes différents par leur nature, et contraires par leur action. L'âme, ce principe spirituel, ce principe de toutes connaissance, est toujours en opposition avec cet autre principe animal et purement matériel." Buffon ne se prononce pas sur l'origine de cette âme, ni sur sa destinée. Il dit, sans insistance, que cette distance immense entre l'homme et la bête est l'oeuvre de la « bonté du créateur. »

Nous constatons donc qu’ici aussi Buffon n’a pas fait table rase de la dogmatique théologique.

         Cela nous conduit à parler de la religion de Buffon ; cette question a suscité bien des polémiques. Il semble que tout le monde soit maintenant d'accord pour penser qu’il n'a pas été un croyant orthodoxe ; il n'aurait fait que semblant de l'être et cela pour avoir la paix dans une société cléricale où  la liberté de penser restait à conquérir et  où le sujet attendait encore de devenir citoyen...

         Il est bon de rappeler ici, qu'après la publication de ses trois premiers volumes (1749), il s'attira les foudres de la Sorbonne, gardienne des vérités révélées. Les docteurs de la lettre des Ecritures condamnèrent quatorze de ses propositions (1751). Buffon qui détestait les "tracasseries théologiques" fit amende honorable avec un zèle suspect puisqu'il publia ses rétractions dans le volume suivant (le 4ème, en 1753) mais ne révisa jamais ses premiers écrits lors des rééditions.

         Cette aventure lui servit de leçon : en 1778, date de la publication de ses Epoques de la nature, il devança les critiques et les condamnations, déclarant que tout ce qu'il disait pouvait s'accorder avec la Genèse, si on voulait tant soi peu en considérer l'esprit plutôt que la lettre. Déclaration sans doute téméraire que pouvait se permettre un homme au faîte de sa gloire, dont l'étoffe suscitait le respect.

         Juste avant sa première époque Buffon affirme une position qui rejoint la théologie actuelle : il dit interpréter les premiers versets de la Genèse « dans la vue d’opérer un grand bien : ce serait de concilier à jamais la science de la nature avec celle de la théologie. Elles ne peuvent, selon moi, être en contradiction qu’en apparence. »

         J. Roger spécialiste des sciences de la vie au XVIIIème siècle, ne nie pas que Buffon ait cru en Dieu, mais, selon lui, ce Dieu n'était pas celui des chrétiens : « il était la raison humaine parfaite, omnisciente et toute puissante, la raison divinisée. Garant de l'intelligibilité du monde, le Dieu de Buffon était le plus sûr garant du triomphe de la raison humaine. »

 

CONCLUSION

 

         Pour conclure nous dirions que Buffon mettant l’homme au centre de la nature et au centre de la connaissance a été un des glorieux artisans de la marche vers la modernité, par sa volonté de séparation de la science et de la théologie mais il n’a cependant pas conduit cette séparation jusqu’à son terme, restant en partie  prisonnier des paradigmes religieux et sociaux de son temps : ainsi Dieu reste le garant de l’ordre de la nature, les transformations y sont dégénérantes (ce qui renvoie implicitement à la théologie de la chute), et surtout  l’homme reste à part, par l' "étincelle divine" de la pensée; il est le "roi de la terre", en même temps que le "vassal du ciel";  les animaux aussi ont un roi...

Il faudra attendre Lamarck et surtout Darwin pour que Dieu n’empiète plus sur la science.

[Lamarck fut vraiment évolutionniste, mais comme Buffon, il a conservé un Dieu ordonnateur : « le sublime auteur de la nature ». ( cf article 6)]

        

                                                                                                                  Bruno ALEXANDRE

 

NOTES :

 

(1)   Expériences sur les miroirs ardents par exemple.

(2)   C’est entre autres pour expliquer l’hérédité que Buffon a renoncé, après mûre réflexion à l’hypothèse oviste.

(3)  Nous ne pouvons pas dit Buffon « lorsqu’on nous présente une forme développée, reconnaître ce qu’elle était avant son développement. »

(4)  Conception aristotélicienne.

(5)  Introduction à l’histoire des minéraux

(6)  On trouve quelquefois l’idée de perfectionnement (chez le cheval par ex.) mais le terme ne doit pas faire illusion, il s’agit d’un perfectionnement intra-spécifique qui ne peut être à l’origine d’espèces nouvelles

(7)  On constate que Buffon est resté traditionaliste en chimie; il a cependant critiqué la théorie du phlogistique

(8)  Le mot n’est pas employé par Buffon.

Pour en savoir plus:

 

J. ROGER:

-  Les sciences de la vie dans la pensée française du XVIIIème siècle, A. Colin, 1971.

-  BUFFON, Fayard, 1989

P. TORT:

-   La pensée hiérarchique et l'évolution, Aubier Montaigne, 1983

 

FIGURES:

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