Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

D’HOLBACH et DIEU

 

 

         Est-ce connaître la divinité que de dire que c'est un esprit, un être immatériel, qui ne ressemble à rien de ce que les sens nous font connaître? L’esprit humain n’est-il pas confondu par les attributs négatifs d'infinité, d'immensité, d'éternité, de toute puissance, d'omniscience, etc., dont on n'a orné ce Dieu que pour le rendre inconcevable ? Comment concilier la sagesse, la bonté, la justice, et les autres qualités morales que l'on donne à ce Dieu avec la conduite étrange, et souvent atroce, que les livres des Chrétiens et des Hébreux lui attribuent à chaque page ? N'eût-il pas mieux valu laisser l'homme dans l'ignorance totale de la divinité que de lui révéler un Dieu rempli de contradictions, qui prête sans cesse à la dispute et qui lui sert de prétexte pour troubler son repos ? Révéler un pareil Dieu, c'est ne rien découvrir aux hommes, que le projet de les jeter dans les plus grands embarras et de les exciter à se quereller, à se nuire, à se rendre malheureux.

 

         Quoi qu'il en soit, est-il bien vrai que le christianisme n'admette qu’un seul Dieu,  'le même que celui de Moïse ? Ne voyons-nous pas les chrétiens adorer une divinité triple, sous le nom de Trinité ? Le Dieu suprême engendre de toute éternité un fils égal à lui ; de l'un et l'autre de ces dieux , il en procède un troisième, égal aux deux premiers ; ces trois dieux égaux en divinité, en perfection, en pouvoir, ne forment néanmoins qu'un seul Dieu. Ne suffit-il donc pas d'exposer ce système pour en montrer l'absurdité ? N'est-ce donc que pour révéler de pareils mystères que la divinité s'est donné la peine d'instruire le genre humain ? Les nations les plus ignorantes et les plus sauvages ont-elles enfanté des opinions plus monstrueuses et plus propres à dérouter la raison (19) ? Cependant, les écrits de Moïse ne contiennent rien qui ait pu donner lieu à ce système si étrange ;  ce n'est que par des explications forcées que l'on prétend trouver le dogme de la trinité dans la Bible. Quant aux juifs, contents du Dieu unique, que leur législateur leur avait annoncé, ils n'ont jamais songé à le tripler.

 

         Le second de ces dieux ou, suivant le langage des chrétiens, la seconde personne de la Trinité, s'est revêtue de la nature humaine, s'est incarnée dans Ie

sein d'une vierge et, renonçant à sa divinité, s'est soumise aux infirmités attachées à notre espèce, et même a souffert une mort ignominieuse pour expier

les péchés de la terre. Voilà ce que le christianisme appelle le mystère de l'Incarnation. Qui ne voit que ces notions absurdes sont empruntées des Egyptiens, des Indiens et des Grecs, dont les ridicules mythologies supposaient des dieux revêtus de la forme humaine, et sujets, comme les hommes, à des infirmités (1) ?

 

         Ainsi, le christianisme nous ordonne de croire qu'un Dieu fait homme, sans nuire à sa divinité, a pu souffrir, mourir, a pu s'offrir en sacrifice à lui-même, enfin, n'a pu se dispenser de tenir une conduite aussi bizarre pour apaiser sa propre colère. C'est là ce que*les chrétiens nomment le mystère de la rédemption du genre humain.

 

         Il est vrai que ce Dieu mort est ressuscité ; semblable en cela à l'Adonis de Phénicie, à l’Osyris d'Egypte, à l'Atys de Phrygie qui furent jadis les emblèmes d'une nature périodiquement mourante et renaissante, le Dieu des chrétiens renaît de ses propres cendres et sort triomphant du tombeau.

 

        Tels sont les secrets merveilleux, ou les mystères sublimes que la religion chrétienne découvre à ses disciples ; telles sont les idées, tantôt grandes, tantôt abjectes, mais toujours inconcevables qu'elle nous donne de la divinité ; voilà donc les lumières que la révélation donne à notre esprit ! II semble que celle que les chrétiens adoptent ne se soit proposé que de redoubler les nuages qui voilent l'essence divine aux yeux des hommes. Dieu, nous dit-on,  a voulu se rendre ridicule pour confondre la curiosité de ceux que l’on assure pourtant qu'il voulait illuminer par une grâce spéciale. Quelle idée peut-on se former d'une révélation qui, loin de rien apprendre, se plaît à confondre les notions les plus claires ?

 

         Ainsi, nonobstant la révélation si vantée par les chrétiens, leur esprit n'a aucune lumière  sur l’être  qui sert de base à toute religion ; au contraire, cette fameuse  révélation ne sert qu'à obscurcir toutes les idées qu'on pourrait s'en former. L’écriture sainte l'appelle un Dieu caché. David nous dit qu’il place sa retraite dans les ténèbres, que les eaux troubles et les nuages forment le pavillon qui le couvre. Enfin les chrétiens, éclairés par Dieu lui-même  n'ont de lui que des idées contradictoires, des notions incompatibles, qui rendent son existence douteuse et même impossible, aux yeux de tout homme qui consulte sa raison.

 

         En effet, comment concevoir un Dieu qui, n'ayant créé le monde que pour le bonheur de l'homme, permet pourtant que ta plus grande partie de la race humaine soit malheureuse en ce monde et dans l'autre ? Comment un Dieu qui jouit de la même félicité pourrait-il s'offenser des actions de ses créatures ? Ce Dieu est donc susceptible de douleur; son être peut donc se troubler ; il est donc dans la dépendance de l'homme, qui peut  à volonté, le réjouir ou l'affliger ? Comment un Dieu puissant laisse-t-il à ses créatures une liberté funeste, dont elles peuvent abuser pour l'offenser et se perdre  elles-mêmes ? Comment un Dieu peut-il se faire homme, et comment l'auteur de la vie et de la nature peut-il mourir lui-même ? Comment un Dieu unique peut-il  devenir triple, sans nuire à son unité ? On nous  répond que toutes ces choses sont des mystères ; mais ces mystères détruisent l'existence même de Dieu. Ne serait-il pas plus raisonnable d'admettre dans la nature, avec Zoroastre, ou Manès, deux principes, ou deux puissances opposées, que d'admettre, avec le christianisme, un Dieu tout puissant, qui n'a pas le pouvoir d'empêcher le mal ; un Dieu juste, mais partial ; un Dieu clément, mais implacable, qui punira, pendant une éternité, les crimes d'un moment ; un Dieu simple qui se triple; un Dieu, principe de tous les êtres, qui peut consentir à mourir faute de pouvoir satisfaire autrement à sa justice ? Si, dans un même sujet, les contraires ne peuvent subsister en même temps, l'existence du Dieu des juifs et des chrétiens est sans doute impossible ; d'où l'on est forcé de conclure que les docteurs du christianisme, par les attributs dont ils se sont servis pour orner, ou plutôt pour défigurer la divinité, au lieu de la faire connaître, n'ont fait que l'anéantir ou, du moins, la rendre méconnaissable. C'est ainsi qu'à force de fables et de mystères, la révélation n'a fait que troubler la raison des hommes, et rendre incertaines les notions simples qu'ils peuvent se former de l'être nécessaire, qui gouverne la nature par des lois immuables. Si l'on ne peut nier l'existence d'un Dieu, il est au moins certain que l'on ne peut admettre celui que les chrétiens adorent, et dont leur religion prétend leur révéler la conduite, les ordres et les qualités. Si c'est être athée que de n'avoir aucune idée de la divinité, la théologie chrétienne ne peut être regardée que comme un projet d'anéantir l'existence de l'être  suprême (2).

 

                                               D’ HOLBACH   ( le Christianisme dévoilé)

 

 

Notes :

 

(1)  Les Egyptiens paraissent être les premiers qui aient prétendu que leurs dieux aient pris des corps.  Foé, le dieu du peuple chinois, est né d'une vicrge, fécondée par un rayon du soleil. Personne ne doute, dans I'Indoustan, des incarnations de Vistnou. Il paraît que les théologiens de toutes les nations, désespérés de ne pouvoir s'élever jusqu'à Dieu, l'ont forcé de descendre jusqu'à eux.

 

(2)   Jamais les théologiens chrétiens n'ont été d'accord entre eux sur les preuves de l'existence d'un Dieu. Ils se traitent réciproquement d'athées parce que leurs démonstrations ne sont jamais les mêmes. Il est très peu de gens, parmi les chrétiens qui aient écrit sur l'existence de Dieu sans se faire accuser d'athéisme. Descartes, Clarke, Arnauld, Nicole ont été regardés comme des athées ; la raison en est bien simple : il est totalement impossible de prouver l'existence d'un être aussi bizarre que celui dont le christianisme a fait son Dieu. On nous dira sans doute que les hommes n'ont point de mesures pour juger de la divinité, et que leur esprit est trop borné pour s'en former une idée : mais, dans ce cas, pourquoi en raisonner sans cesse ? Pourquoi lui assigner des qualités qui se détruisent les unes par les autres ? Pourquoi en raconter des fables ? Pourquoi se quereller et s'égorger sur la façon d'entendre les rêveries qu'on débite sur son compte ?

 

 

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