Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

 

RAPPORTS  ISLAMISME – ISLAM

 

(Extrait de UN SILENCE RELIGIEUX de J. Birnbaum, Seuil, 2016)

 

         Ainsi, parmi les nouveaux penseurs de l’islam, aucun ne considère que cette religion est réductible à l'islamisme. Mais aucun non plus ne songerait à nier que l'islamisme en est la pathologie violente, et le djihadisme l'avatar meurtrier. Aucun n'aurait doncl’ idée de proclamer que les attentats parisiens de 2015 n'ont « rien à voir avec l'islam ». Aucun d'entre eux ne douterait que les crimes de l'État islamique ont bel et bien un rapport avec l'islam, un rapport de perversion, certes, mais un rapport tout de même. Dans ces conditions, Bernard Cazeneuve leur reprocherait-il une « coupable ignorance » ? Le ministre de l'Intérieur du gouvernement socialiste mettrait-il cela sur le compte d'une

« malhonnêteté inacceptable » ?

         En ânonnant ainsi que le terrorisme djihadiste n'a « rien à voir » avec l’islam , les plus hautes instances de l'État et les intellectuels qui ont abondé dans leur sens n'ont pas seulement orchestré une dangereuse dénégation, ils n'ont pas seulement autorisé, voire organisé le silence sur la dimension proprement religieuse des événements. Ils ont aussi planté un poignard dans le dos de tous les intellectuels et théologiens musulmans qui ne se résolvent pas à regarder

s'avilir sous leurs yeux la religion dont ils chérissent les trésors spirituels, culturels et humains.

         Or ces penseurs sont bien conscients, eux, que les attaques menées au nom de l’islam aux quatre coins du monde ont précisément quelque chose à voir avec le devenir de cette religion, et plus généralement avec 1'état actuel du monde musulman. Ils savent parfaitement que nombre de djihadistes ont fréquenté des lieux de prière et d'enseignement situés dans de grandes villes arabes, et même parfois occidentales, où l’islam se trouve pris en otage par des doctrinaires qui ont tout autre chose en tête que l'élan spirituel et 1'exégèse symbolique. C'est le cas, un peu partout à travers le monde, de petites mosquées salafistes ou d'obscures écoles coraniques qui diffusent les conceptions les plus ossifiées. Mais c'est aussi le cas d'institutions vénérables dont le rayonnement est à la fois ancien et international.

         Prenons le cas de la prestigieuse université Al-Azhar, au Caire. Ce lieu d'enseignement millénaire constitue aujourd'hui la plus haute autorité de l'islam sunnite. Héritière de gestes et de valeurs forgés entre le VIIème et le XIème siècle, Al-Azhar se porte garante de l'unité de la Oumma. Or, à la fin de l'année 2014,1'université refusait encore de qualifier de «  mécréants » les dirigeants de Daech, arguant  qu'ils demeuraient musulmans malgré leurs péchés. C'est

seulement quelques semaines plus tard, après que L'État islamique eut brûlé vif un pilote jordanien dans une cage et après que ses combattants eurent tué des soldats égyptiens dans le Sinaï, que la puissante institution sunnite daigna

condamner Daech... au motif que brûler des gens vifs ne fait pas partie de 1'arsenal pénal islamique.

         Il faut dire que 1'université Al-Azhar considère qu'elle  a vocation à lutter contre tous ceux qui sèment la division au sein du monde musulman. Soit que ces perturbateurs s'abandonnent au « laxisme » , soit qu'ils sombrent dans une

conception « excessive»  de l'islam. Mais, dans les deux cas, les dignitaires de l'Université estiment que ces tentatives de division sont nécessairement le fruit d'un complot ourdi par des forces extérieures à l’islam. Derrière les modernistes

décadents comme derrière les extrémistes inconscients, Al-Azhar aperçoit fatalement la main de 1'étranger: «L'Occident domine le courant déliquescent et, dans le même temps, domine le courant dur et extrémiste, et ceci participe d' un jeu international contre la  Oumma islamique », déclaraient ses dignitaires à l'automne 2014. (1)

         Or Al-Azhar n'est pas seulement l’instance de référence du monde sunnite, qui accueille chaque année 200 000 étudiants venus du monde entier. C'est aussi une institution qu'on présente souvent comme la vitrine de l’islam « modéré». Ainsi, en 2005, la Grande Mosquée de Paris avait-elle pris contact avec l'université cairote afin que celle-ci forme les imams français. Justifiant cette coopération, le ministre des Affaires étrangères de 1'époque, Philippe Douste-Blazy, avait rendu hommage à « I'islam de tolérance prôné par Al-Azhar ».  Mais au sein même du monde musulman, il faut y insister, cette « tolérance » fait débat. Et le simple fait qu'Al- Azhar ait tant tardé à condamner les actes de Daech suffirait à démontrer que sa conception de l’islam

 est parfois modérément modérée.

         Surtout, une telle hésitation constitue un énième indice de la difficulté qu'il y a à tracer une frontière nette entre islam et islamisme. (2) Car si par «islam » on entend 1'ouverture spirituelle par opposition à la violence dogmatique, alors force est de constater que cet « islam»-1à est aujourd'hui largement marginalisé dans les lieux où se transmet et s'enseigne la tradition musulmane à travers le monde. Dans un article intitulé «Daech et nous », paru plusieurs mois avant les attentats de janvier 2015, Rachid Benzine résumait les choses ainsi: «En face de la montée en puissance des comportements barbares, beaucoup de musulmans s'écrient: "Tout cela n'est pas l'islam !" ou encore, comme ces jours-ci sur les réseaux sociaux: "Pas en mon nom !" Ce n'est certes

pas leur conception de l’islam, la manière dont ils vivent celui-ci dans l'intimité de leur coeur et en famille. Mais c'est néanmoins l'islam obscurantiste enseigné toutes ces dernières décennies dans la plupart des lieux de diffusion de la doctrine, de la culture de la piété. Nulle part dans ces lieux - ou presque -, on n' incite les gens à réfléchir, à mettre en oeuvre leur esprit critique, à faire preuve de discernement. On leur inculque une "histoire sainte" de type merveilleux

qu'on leur demande de prendre à la lettre sans considération pour les genres littéraires et les significations profondes, où aucune place n'est faite à la compréhension de l’importance et de la fonction des mythes fondateurs. La dimension historique de l'islam, les conditions de son émergence, ce qui

l'a façonné dès ses origines est complètement ignoré, alors que sont sacralisés des événements et des textes qui sont, en réalité, le fruit de contingences historiques où les enjeux de pouvoir et les intérêts égoïstes ont été prépondérants . (3)

         Enjeux de pouvoir ? Intérêts égoistes ? Le texte de Rachid Benzine, comme d'autres prises de position d'autant plus courageuses qu'e1les sont minoritaires, souligne les contradictions et les blocages de l’islam contemporain. Mais ce qui est en jeu, ici, c'est aussi la bienveillance dont jouit l’islam le plus dogmatique, le plus rigoriste et le plus intolérant dans les hautes sphères du monde arabo-musulman. Hautes sphères savantes, comme 1'université Al-Azhar, on 1'a vu. Hautes sphères médiatiques et politiques aussi, y compris

dans des pays où le pouvoir proclame sans cesse sa guerre à «l'islam radical».

         Ici, 1'exemple de l'Algérie est emblématique. Les hommes qui gouvernent ce pays sont les héritiers d'un mouvement de libération nationale qui a combattu la puissance coloniale française en mettant en avant sa défense des « valeurs »

islamiques mais aussi sa volonté de bâtir un pays libre, multiconfessionnel, pluraliste, moderne, et même, un temps, socialiste. Dans les années 1990, du reste, le pouvoir a livré une guerre impitoyable aux mouvements islamistes.

Et pourtant, nombreux sont les Algériens qui déplorent les ambiguïtés fondatrices du régime sur ces questions, et la complaisance dont bénéficient l'intolérance et le fanatisme sur la scène politico-médiatique.

         Dans un texte provocateur intitulé «Daech et ses trente millions d'amis », le journaliste algérien Abdou Semmar abordait la question sans détour. Pointant le « cruel manque de discernement face au conservatisme fanatique » qui

mine le monde musulman contemporain, il écrit: « Prenons le cas de notre propre pays, 1'Algérie. Nos compatriotes s'enferment depuis de longues années dans un conservatisme inquisiteur qui fait le nid de l'extrémisme religieux. Un

conservatisme abject qui structure mentalement le citoyen et le prédispose à accepter psychiquement les idées macabres du terrorisme. Comment peut-on espérer lutter contre la violence de Daech lorsque chaque soir, sur nos télévi-

sions privées, on s'extasie devant des caméras cachées qui miment des prises d'otages terroristes ? Comment éduquer nos enfants, les former contre l'extrémisme et le fondamentalisme lorsque sur les plateaux d'Echorouk et d'Ennahar, des partisans du terrorisme assument ouvertement leurs crimes

et leurs idées meurtrières ? Comment donner naissance à un citoyen musulman, épanoui et en paix avec sa foi, lorsqu'un pseudo-journaliste fanatique tel Abdelmounai'm Chittour sévit, dans une totale impunité, dans la rédaction d'une

chaîne de télévision pour appeler à la haine contre les laïcs, des chiites, des musulmans modérés, des croyants non pratiquants et ceux et celles qui ne partagent pas sa conception d'un monde musulman dogmatique ? Quelle force, quel projet allons-nous opposer à Daech lorsque des jeunes manifestent

dans les rues de notre capitale pour qualifier les frères Kouachi de martyrs?» (4)

 

NOTES :

 

(1)   Cécile Hénion, « La mosquée égyptienne Al-Azhar va former des

imams français »,  Le Monde, 3 octobre 2005.

(2)   « Le problème n'est pas réglé par l’ idée d'une simple séparation

entre le religieux pur d'un côté,1'islam, pour lequel nous devrions avoir

considération et respect, et de l'autre son usage politique impur qui

pervertit la vérité religieuse, l'islamisme, auquel il faudrait déclarer 1a guerre. Entre "l’islam" et "l'islamisme", comme entre "l'islamisme" et "l’islam radical", et même entre des formes acceptables de "l'islamisme radical" et celles avec lesquelles nous ne pouvons être qu'en "guerre", il n'est pas si facile de faire la différence. Cette situation de confusion est dangereuse », note encore Patrice Maniglier dans son article «De l'effroi à la pensée. Pour une approche théologico-politique de "l'islamisme" », in Dieu, l'islam, l'État, op. cit., op.cit.,p.6.

(3)   Rachid Benzine, « Daech et nous )), Libération, 16 octobre 2014.

(4)  Abdou Semmar, « Daech et ses trente millions d’amis », 27 juin 2015, publié par le site www.algerie-focus.com

 

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Un autre point de vue:  Hamid Zanaz, l'islamisme, vrai visage de l'islam,  Les éditions de Paris, 2012

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