Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

 

Un philosophe de l’islam des Lumières :

Abdennour  BIDAR

 

         Abdennour BIDAR est un philosophe musulman des plus lucides quant aux problèmes de l’islam face au monde moderne et face aux dérives islamistes. Son franc-parler est vivifiant ; il n’est pas de cette « bien pensance » qui considère que l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam ; au contraire, il pense  que les racines du mal islamiste se trouvent dans l’islam même tout au moins l’islam orthodoxe.

         Dans son ouvrage de 2008 : l’islam sans soumission, il ne ménage pas les docteurs de l’exégèse traditionnelle conservatrice et veut la faire évoluer pour la rendre compatible avec les droits de l’homme dont il pense que l’universalité a été  validée par 192 Etats des Nations unies d’autant plus que l’Assemblée générale les a proclamés comme « l’idéal à atteindre par tous les peuples et toutes les nations »

         A ces droits de l’homme sans soumission à la religion il oppose la conception musulmane actuelle de droits de l’homme qui ne reconnaît pas la pleine liberté spirituelle puisque  « tous les êtres humains constituent une même famille dont les membres sont unis par leur soumission à Dieu. » (1) Tous les hommes sont donc sujets de Dieu, ils sont égaux entre eux certes mais c’est une égalité d’esclaves  nous dit A. BIDAR, l’égalité sans la liberté. (2)

         Le vice de cette conception est théologique et puisque la religion est « imitation de Dieu » on comprend qu’un Dieu qui écrase l’homme puisse produire des sociétés où « l’homme écrase l’homme ».  L’homme n’est donc pas du tout valorisé dans le Coran ; il n’est jamais cité, comme dans le christianisme, comme étant à l’image de Dieu. C’est une « nullité ontologique » pour reprendre une expression d’A. BIDAR. L’islam désincarne Dieu nous dit-il aussi, sa transcendance est absolument inaccessible et implique une obéissance aveugle. L’islam actuel n’est donc que la religion de la soumission.

         Face à cette conception traditionnelle figée A. BIDAR propose une exégèse libératrice qui change les rapports Dieu-homme. Pour introduire cette exégèse il se fonde tout particulièrement sur les versets 30 à 34* de la sourate II dite « de la vache » où Dieu donne à Adam la fonction spécifique de Khalifat : « je vais établir un khalif sur la terre ». Toute l’argumentation va être centrée sur la réelle signification de ce terme. A. BIDAR conteste que  ce titre se réduise à la simple fonction subalterne de « lieutenant de Dieu de la création », ("un simple vice-gérant" selon T. RAMADAN).

         A. BIDAR se fondant sur  des considérations linguistiques fait valoir la polysémie du terme Khalifat pour en réinterpréter la signification habituelle dans le sens de « suppléant », de « successeur » et d’écrire :  « si d’aventure il s'avérait que l'homme se trouve bien défini ici comme le successeur de Dieu, et pas son représentant, on imagine sans peine le coup de tonnerre théologique. Voilà sans-doute de quoi le propulser tellement haut sur l'échelle de la dignité ontologique qu'il ne resterait plus grand-chose de sa condition et conviction de servitude. »  En effet le statut de Dieu change alors radicalement, passant d’une transcendance écrasante pour l’homme à une transcendance libératrice qui laisse les « coudées franches » à la créature. L’homme se trouve alors affranchi de la servitude :

         « Tout d'abord, si nous trouvons dans notre texte fondateur de quoi libérer l'homme de la tutelle théologique et produire la représentation d'un homme ontologiquement libre, alors

nous feront entrer l'islam dans une modernité dont le principe est justement l'affirmation de la liberté de choix de la personne humaine ».

         Ce virage exégétique prôné par A. BIDAR va très loin puisqu’il propose finalement à l’homme de se substituer à Dieu. L’homme se trouve divinisé et A. BIDAR va jusqu’à se demander si « Dieu n’est pas en fait le nom suprême de l’homme ». « Or « Allah » pourrait être en réalité le nom de l’homme parvenu à une pleine conscience et jouissance de l’héritage de Dieu », et si l’homme est l’héritier, le Coran devient « le testament de Dieu […] il constitue son ultime testament dans lequel il désigne l’homme comme son légataire universel ».  Tout se passe comme si Dieu s’absentait, laissant à l’homme la liberté de prendre en main son destin et A. BIDAR de déplorer que « l’orthodoxie recule devant cette herméneutique de l’absence de Dieu que pourtant le Coran suggère si fortement. »

         A ce stade de la réflexion bidarienne se pointe la question de la mort de Dieu donc de l’athéisme  et le philosophe en est bien conscient ; il n’adhère pourtant pas à la conception nietzschéenne déicide ; Il renvoie en fait dos à dos l’orthodoxie islamique et l’athéisme :

« Athéisme et orthodoxie religieuse figent pareillement l’homme dans ses limites, l’un en soutenant que  ni dieu ni divinisation n’existent, l’autre en refusant que soit réduite la distance entre l’homme et Dieu».

         Nous nous contenterons pour terminer de citer longuement A. BIDAR qui proclame à la fin de son livre sa profession de foi anti pascalienne de « Félicité de l’homme sans Dieu » :

         « La voie s'ouvre alors vers un existentialisme nouveau : un existentialisme au sens propre du terme, c'est-à-dire une situation ontologique où l'homme se fait lui-même, se construit tout seul, sans l'aide ou la prédestination d'un Dieu, mais radicalement nouveau, parce qu'il se fait désormais lui-même avec une puissance d'agir infinie et sur l'horizon de l'immortalité.

         La voie s'ouvre aussi vers un dépassement même de l'athéisme. « A-théisme », vie sans Dieu. Notre vie d'héritiers  sera bien d'une certaine façon une vie sans Dieu, mais plus du tout au sens qu'implique justement l'athéisme, qui est la négation de l'existence de Dieu. L'héritier certes ne se tourne plus vers Dieu parce qu'il a compris que désormais loge en lui-même toute la puissance spirituelle possible. Mais en même temps il se souvient de Dieu, et il n'oubliera jamais ce dont Dieu a été le nom. Loin donc de le nier, il lui vouera une gratitude éternelle. Il évoquera et invoquera avec la plus grande émotion cet être grâce auquel il a pu acquérir peu à peu une conscience de soi plénière, entrer en possession de tout son être et de toutes ses puissances. Cet être dont il a reçu sa propre dignité suprême. Cet être qui fut sa matrice millénaire. Pour une humanité qui lui doit son passage à l'infini, Dieu ne meurt pas, n'est ni rejeté ni tué. Son nom doit faire l'objet d'un culte nouveau qui est celui du souvenir et de la reconnaissance - Dieu comme objet d'un devoir de mémoire.

         La voie s'ouvre enfin vers une réconciliation possible : à la place des croyants et des athées d'hier qui se contredisaient indéfiniment peuvent surgir des hommes nouveaux, unis  par-delà la foi et l'incrédulité, unis dans le partage d'une jouissance de leur infinité. Des hommes devenus infinis et immortels comme héritiers de Dieu ne peuvent plus être ni croyants au sens ancien (espérant en quelque chose qui n'arrive toujours pas) ni athées au sens ancien (refusant l'idée que la vie humaine puisse dépasser sa finitude). Bientôt peut- être nous verrons de tels hommes réunis dans une condition humaine nouvelle où la croyance des uns et l'athéisme des autres auront été conduits au-delà de leur différence, puisque ceux qui croyaient au ciel l'auront trouvé sur la terre et ceux qui ne croyaient pas au ciel... l'auront tout de même trouvé sur la terre. Pour les uns comme pour les autres, l'infinie puissance d'agir ne sera plus un idéal - en quoi l'on espère ou que l'on rejette -, mais la réalité même d'un état humain nouveau: celui de cet être qui est fontaine de vie toujours jaillissante au centre du Jardin. »

 

         Les efforts d’A. BIDAR » sont admirables pour nous convaincre que le Coran est le « livre de l’avenir » censé nous faire dépasser la religion et l’athéisme et nous conduire vers les sommets d’une mystique nouvelle où les « hommes nouveaux » pourront jouir de leur infinité et de leur immortalité.

         Si l’on pense aux gardiens de l’orthodoxie islamique actuelle (l’université cairote d’Al-Azhar par exemple), on conçoit l’infinie distance à parcourir pour arriver à l’ambition d’A. BIDAR mais ce philosophe a au moins le mérite d’avoir montré l’élasticité de l’exégèse qui peut tout à fait résoudre les critiques les plus sévères à l’encontre du Coran jusqu’à rendre compatibles l’islam avec les droits de l’homme. Alors il faut espérer que le temps verra un jour émerger cet islam des Lumières ou pour le moins un islam qui n’aura plus rien à voir cette fois avec l’islam de la nuit de daesh.

 

         Il resterait maintenant à critiquer le paradigme d’A. BIDAR. Disons simplement que son exégèse du Coran le conduit finalement à une sortie de la religion et son originalité est de vouloir le faire autrement que par le « désenchantement » (M. GAUCHET). Il ne veut pas du meurtre de Dieu à l’occidentale.

         Il propose à  l’inverse non pas une rupture brutale  avec Dieu mais une sorte de séparation à l’amiable, sans amertume, sans reniement, avec un devoir immense de reconnaissance pour ce Dieu qui s’efface après avoir « tout laissé » à son héritier et lui avoir ainsi permis d’être ce qu’il est devenu : libre et autonome. C’est ce qu’il appelle la sortie de la religion par la voie euphorique.

         Au final : un abandon franc selon la première méthode ; un culte au mort selon la seconde, une question d’affect dirait un freudien ! En tout cas, dans les deux situations, Dieu est absent et l’aboutissement objectif est un a-théisme minimal (l’athéisme privatif d’Y. QUINIOU). On peut alors raisonnablement revenir à la question de « beaucoup de musulmans et de non musulmans » qui ont réagi à la première édition (2008) du livre d’A. BIDAR : « que reste-t-il de l’Islam quand on enlève la soumission ?», certains, écrit le philosophe, « se sont même indignés et m’ont dit que cela n’avait aucun sens. ». Juste indignation à notre avis car la logique ultime du raisonnement d’A. BIDAR, bien qu’il ne veuille pas l’admettre, est qu’il ne reste que l’homme et les lumières de sa raison.

 

                                                                           Bruno ALEXANDRE

 

NOTES :

(*)   "Lorsque le Seigneur dit aux anges: je vais établir un Khalifat sur la terre, ils dirent: Vas-Tu y établir quelqu'un qui fera le mal et qui répandra sang, tandisque nous proclamons Tes louanges en Te glotifiant et que nous proclamons  Ta Sainteté? Le Seigneur dit: Je sais ce que vous ne savez pas [...]

alors nous avons dit aux anges: prosternez-vous devanr Adam!, et ils se prosternèrent."

 

(1)   Conférence islamique des ministres des affaires étrangères - Le Caire, 1990

 

(2)  Extraits de la « Déclaration universelle des droits de l’homme du Conseil islamique » de 1981 :

 

« Nous, les Musulmans, porteurs de l'étendard de l'invitation à embrasser la religion de Dieu, à l'aube de ce 15ème siècle de l'Hégire, nous proclamons cette Déclaration, faite au nom de l'Islam, des droits de l'homme tels qu'on peut les déduire du très noble Coran et de la très pure Tradition prophétique (Sunnah).

A ce titre, ces droits se présentent comme des droits éternels qui ne sauraient supporter suppression ou rectification, abrogation ou invalidation. Ce sont des droits qui ont été définis par le Créateur -à lui la louange!- et aucune créature humaine, quelle qu'elle soit, n'a le droit de les invalider ou de s'y attaquer. L'immunité personnelle qu'ils assurent à chacun ne saurait être annulée par la volonté d'un individu qui y renoncerait ni par la volonté de la société représentée par des institutions qu'elle aurait elle-même créées, de quelque nature qu'elles soient et quelle que soit l'autorité dont elles auraient été investies. »

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« Chaque personne a le droit de penser et de croire, et donc d'exprimer ce qu'elle pense et croit, sans que quiconque ne vienne s'y mêler ou le lui interdire, aussi longtemps qu'elle s'en tient dans les limites générales que la Loi islamique a stipulées en la matière. »

 

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