Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

 

         

DARWIN, LA PHILOSOPHIE, LA MORALE.

 

Par Patrick TORT*

 

         Lire Darwin « en philosophie » n’a donc d’intérêt que pour les philosophes – lesquels ne cesseront sans doute jamais de vouloir transformer le darwinisme en « philosophie » - ce qui est toujours une erreur, et quelquefois un danger. En réalité, la tradition énonciative et l’arsenal notionnel de la philosophie achoppent  d’emblée sur ce que la construction darwinienne impose à qui prétend rendre compte de sa cohérence : une logique matérialiste de la connaissance par l’origine qui exige de  connaître le processus pour comprendre le fait ; une remise en perspective phylogénétique des certitudes actuelles comme indices d'une tendance évolutive - ce qui les éloigne infiniment de l’ « absolu » dont la philosophie et la religion les parent avec une obstination assez comparable ; un traitement relativiste unificateur des croyances religieuses, des convictions morales et des opinions philosophiques qui les soustrait à la tentation de l' « Universel », tout en expliquant la genèse de cette propension dans les termes d'une anthropologie qui n'a pas divorcé d'avec la dynamique évolutive, mais simplement intégré l'inversion graduelle de ses tendances ; une critique, enfin, passant par l'examen attentif de sa production sociale et individuelle, de l'illusion psychologique active qui porte à soustraire à la nature et à l'histoire - en leur conférant la « transcendance » de l’ « absolu » - les « valeurs » qui ont construit et continuent de construire la « civilisation ».

         Dans cet impitoyable, nécessaire et lucide retour à l'immanence il y a quelque chose que la philosophie persiste à ne pas faire. La philosophie a pu décrire et commenter le « sublime ». Mais ce n'est pas elle qui a analysé le processus de la sublimation. La philosophie a pu indéfiniment décrire et commenter la « liberté ». Mais ce n'est pas elle qui sera apte à décrire le moindre processus réel d'autonomisation. La philosophie peut juger les discours, les actions et les comportements suivant une échelle de « valeurs » - et tenir en même temps des milliers de discours sur « 1a » valeur -, mais elle ne saura rien dire par elle-même du processus psychique et du phénomène social de la valorisation. Au coeur de toutes ces impuissances règne un reliquat de métaphysique essentialiste et fixiste susceptible de faire retour à chaque instant sous les termes figés de « transcendance », d’ « universel » et d' «absolu ». La philosophie prend au mot le vocabulaire de la croyance. Elle hypostasie les corrélats imaginaires des états de la conscience abusée. D'où l'obligation de sortir de la philosophie pour dire la vérité des processus, y compris celle des processus de fétichisation du vocabulaire. Freud crée la psychanalyse, et c'est à travers elle qu'il interprétera la philosophie (mais aussi la religion) ; Marx crée le matérialisme historique, et c'est à travers lui qu'il jugera de la philosophie (mais aussi de l'idéologie) ; Darwin crée la théorie de la descendance modifiée par le moyen  de la sélection naturelle, et c'est à travers elle qu’il appréhendera la philosophie (mais aussi la religion et la morale) comme un matériau - une donnée ou un produit de l'évolution - intégrable à sa propre théorie. Lorsque Darwin cite Kant, il ne se rallie pas à l’absoluité de la loi morale, ni à un universalisme qu'il peut cependant interpréter comme l'extension idéale - l'horizon - d'une tendance évolutive avérée de la civilisation, mais dont il sait qu'il est démenti dans les faits aussi bien par l'histoire de l'évolution antérieure de l’humanité que par la diversité actuelle des cultures. Lorsque Darwin cite Kant, il le fait pour donner l'image la plus extrême de l'exigence morale dans une société « civilisée », cette exigence gommant ses déterminations matérielles sous l'illusion psychologique - qu'elle produit – du caractère « absolu » du commandement. Et de sa « transcendance » implicite derrière le  « Du sollst »  (« Tu dois ») de l'impératif catégorique, qui ordonne  le renoncement pulsionnel, et qui sous-entend une instance énonciatrice de l'ordre nécessairement extérieure à qui le reçoit. Mais en réalité, c'est parce que l'Homme se sait individuellement capable d’erreur - ou de rechute dans la bestialité - qu'il invente pour s'en protéger des commandements absolus à valeur collective, que l’individu doit intégrer comme supérieurs à sa simple et individuelle humanité. Or il n'y a chez Darwin d'autre « transcendance » réelle à la source du sentiment d'obligation morale que celle de l'instance du collectif comme juge de la conduite de chacun. Et que celle de l'autre comme extérieur à moi, semblablement porteur de l'exigence collective, et à ce titre partie de ce qui m'éduque et de ce qui me juge (1). Et que celle enfin de ma propre conscience morale comme introjection de ces instances, et également, à ce titre, porteuse et juge du degré de mon adhésion. Lorsque Darwin, évoquant de nouveau Kant, reconnaît le point d'accomplissement de la conscience morale dans le fait de pouvoir dire : « Je suis le juge suprême de ma propre conduite » (2), cet effacement apparent de l'instance collective extérieure correspond en fait à sa pleine intégration dans le sujet (3),  devenu idéalement capable de délibérer de ce qui est juste, et de choisir la justice, tant pour des motifs rationnels que pour des motifs affectifs. Ce n'est donc pas à la philosophie de rendre compte de la genèse de l'obéissance à la loi morale, ni du sentiment de la valeur. C'est là, en termes réalistes, l'affaire d'une psychosociologie génétique et évolutive qui a été ébauchée par Darwin au début des années 1870, et qui aura besoin de Marx (avec sa théorie de l'aliénation, du fétichisme et des représentations collectives) et de Freud (avec sa théorie des pulsions, de la sublimation et du surmoi), ainsi que de toute l'anthropologie culturelle et de toute la critique historique, pour développer ses intuitions fondamentales. La combinaison de ces multiples perspectives dans l'élaboration d'une théorie générale du devenir de la civilisation constitue, en effet, l'une des tâches scientifiques du matérialisme aujourd'hui. Sur des sujets aussi cruciaux, car s'ordonnant autour d'un grand enjeu d'émancipation et articulés désormais à un propos rationnel de survie, un peu de science permet parfois d'économiser beaucoup de philosophie.

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* Qu’est-ce que le matérialisme, Belin, 2016, p. 445 à 448.

 

(1) D'où l'importance civilisatrice du prix accordé à l' « opinion d'autrui » , thème récurrent chez Darwin

(2)   La Filiation de l'Homme, éd. Champion, chap. IV, p. 249.

(3) Lequel déclare d'ailleurs, dans la même citation : « je ne violerai pas dans ma propre  personne la dignité de l'humanité », cette dernière étant le collectif étendu que la philosophie nomme « universel ».

 

 

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