Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

Marcel  CONCHE

(Aspects de sa philosophie)

 

         Marcel Conche est le plus grand philosophe contemporain de la mort de Dieu. Le point central de sa philosophie est son athéisme radical (1), un athéisme axiologique  (pour des raisons morales). C’est en effet  la constatation du « mal absolu » qui fonde cet athéisme, le mal absolu étant un mal injustifiable de quelque côté que l’on se place. Il en est ainsi du cas  de la souffrance des enfants martyrs.  Le mal absolu est en effet incompatible avec les attributs de Dieu : omnipotence, omnibonté, omnivoyance. Après avoir ainsi « abattu l’idée de Dieu » M. Conche  rejette toutes les métaphysique classiques fondées sur l’idée de Dieu et il aboutit à une vision de la Totatlité du réel qu’il nomme la Nature (avec un N majuscule) qui seule vraiment est. C’est la nature,  la phusis  grecque, englobant la totalité du réel sans le distinguo nature/culture. En un mot, « la Nature est l’Absolu », le principe de tous les êtres. Elle est éternelle et infinie, « sans raison d’être et sans explication », et source de tout, « omnigénératrice ». Elle n’est pas pour autant « Une » ; s’opposant à Spinoza, M. conche nous dit que la Nature est faite d’une multitude infinie d’aspects, « sans qu’il soit possible, qu’il soit pensable, qu’un dieu puisse les rassembler en Un. Elle est une « multiplicité inassemblable ». (2). Marcel Conche va très loin puisqu’il écrit  encore : « on pourrait dire que cette Nature, qui est à l’origine de toutes choses, est non pas un vivant, mais la vie elle-même ». (3) La philosophie de M. Conche aboutit donc finalement un vitalisme, il le dit expressément : « mon naturalisme est un vitalisme ». (4)

         Alors peut-on encore dire que sa philosophie est un matérialisme ?  A ce sujet la pensée de M. Conche a évolué. En 1968 M. Conche fait paraître, dans la revue « Raison présente » (N°7) un article titré « Christianisme et mal absolu » ; les deux dernières lignes sont les suivantes : « Ainsi l’athéisme et le matérialisme axiologiques ne conduisent ni au désespoir ni au quiétisme ». L’article  suscita de vives réactions. Dans le N° 9 de la même revue, répondant aux objections d’E. Borne, il déclare ne pas espérer que son contradicteur «  se convertisse au matérialisme. Pourtant, écrit-il, philosophiquement, c’est-à-dire rationnellement, il n’y a pas d’autres solutions. […] le matérialisme est vrai ».

         Aujourd’hui M. Conche  confie qu’il est « assez près du matérialisme »  mais qu’il préfère le naturalisme (5) et qu’en définitive « il ne faut pas en  tenir compte, (de son matérialisme) parce que ce n’est pas quelque chose qui soit vraiment dans la ligne essentielle de (son) mouvement »  (6).  Il se justifie en faisant valoir trois raisons :

1)   il diffère des matérialistes classiques par le fait que ces derniers considèrent que la vie est un accident de la matière  ce qui implique qu’il y a un temps où la matière a été sans vivants  alors  que M. Conche  place la vie à l’origine des choses, la Nature est en quelque sorte vivante, elle est « la vie elle-même ». (7). Sans nier que le hasard puisse être source d’émergences il pense « que la vie n’a pu surgir uniquement comme accident de la matière ». (8).  La matière écrit-il dans Métaphysique (9) signifie la mort. Son naturalisme est bien de ce fait un vitalisme, dans le sens métaphysique précise-t-il.

2)  autre différence : pour les matérialistes classiques l’univers est un infini alors que d’après l’analyse de M. Conche  c’est en fait un indéfini. (10).

3)  Enfin, point essentiel, les matérialistes ne s’en tiennent qu’au « réel commun », excluant donc le problème de l’être. (11).

Toutes ces restrictions permettent de comprendre comme il l’a écrit dans  « Vivre et philosopher »  qu’il « adhère au matérialisme plutôt comme sympathisant que comme membre actif ». (12).

                   La métaphysique de M. Conche est tout à fait originale. Voyons maintenant quel rapport elle entretient avec la science. La méta-physique bien sûr ne peut que déborder la science qui est condamnée à ne connaître qu’un volet des choses, restant impuissante devant le Tout des choses. Entre métaphysique et science il y a un donc un « abîme ». (13). En aucune façon la science ne peut être génératrice d’une métaphysique  (14),  elle travaillent même en « sens contraire […]Et comme seule la science nous donne des connaissances, il faut dire que la Nature est objet de pensée, non de connaissance ». (15).  Science et métaphysique apparaissent donc « irréconciliables ». Il y a une science et des métaphysiques. S’affrontent donc des vérités scientifiques générales, admises par tous, et des vérités particulières valables seulement dans le système métaphysique choisi. J’ajouterai que la position de M. Conche me semble un peu excessive par exemple quand il écrit ceci :

« Je crois que les sciences sont un principe essentiel de fausseté.  Pourquoi ? Parce que si la Nature est une multiplicité  ouverte, si elle ne peut pas être pensée en Un,  alors il y a une contradiction entre tout le travail scientifique et la Nature elle-même ». (16).

et aussi cela, sublimes métaphores :

« Toutes les notions qui viennent des sciences sont quelque chose comme des feuilles qui tombent sur l’étang ; je suis l’étang et les feuilles tombent au-dessus ».  (17).

         L’exposé de ce statut de la science dans la philosophie de M. Conche permet de mieux comprendre ses réticences à se dire matérialiste. Il a reproché au matérialisme son dogmatisme qui gêne son scepticisme mais n’y a-t-il pas un certain dogmatisme dans son vitalisme ? Pour bien comprendre pourquoi  M. Conche préfère le vitalisme au matérialisme il faut approfondir  sa pensée. Dans   Métaphysique Il se pose  le problème  de savoir ce qu’est la matière (18) Elle est, nous dit-il, le principe d’unité prétendue de la Nature pour les matérialistes (19). Interrogeant le physicien sur le couple matière/énergie M. Conche constate que la microphysique aboutit à une « dissolution » de la notion de matière, en donnant des définitions « très abstraites, très immatérielles en somme » (B D’Espagnat). La physique quantique écrit-il, devrait être dite « immatérialiste ». (20).

         M. Conche se pose aussi le problème du passage de la non vie à la vie, de l’émergence des sujets, (21)  et il considère  que « de la matière sans vie, on ne peut tirer la vie, l’esprit, la liberté » (22), le matérialisme échoue donc « à rendre compte de la vie et de l’esprit » ;  « la matière n’est qu’un côté ou aspect de la nature »  car « la Nature signifie « la vie et la mort ».

         Je voudrais maintenant faire quelques modestes remarques sur les positions de  M. Conche, elles rejoignent d’ailleurs celles d’Y. Quiniou et de P. Catonné. Si l’on considère la nature  (avec un n minuscule), la nature partie de la Nature, la nature selon le sens commun, celle dont s’occupent les scientifiques, il est manifeste qu’elle apparaît matérielle. L’homme est le fruit d’une triple évolution matérielle : cosmique, chimique ou prébiologique et enfin biologique. La science est objectivement matérialiste. Le matérialisme scientifique est le condition nécessaire et suffisante de toute connaissance scientifique. Le vivant vient du non vivant. Comme le dit Y. Quiniou l’homme est le produit de la matière en évolution, « l’homme du coup est une forme de la matière ». (24).

  Dire comme M. Conche que la nature est la Vie (avec une majuscule) (25) elle-même apparaît très spéculatif, certes la philosophie est spéculative mais cette acception métaphysicienne de la vie me semble mal étayée par ce que nous en dit M. Conche.

         Avec M. Conche ce qui met mal à l’aise le scientifique c’est sa séparation radicale de la métaphysique et de la science (« un abîme ! ».) On comprend tout à fait que les objets ne sont pas les mêmes, qu’il n’est pas dans les visées scientifiques de se prononcer sur le Tout de la Nature mais une question légitime est celle de P. Catonné : « l’opposition serait-elle absolue ? ». (26).  Le savoir sur une partie du Tout, (27) en particulier sur le statut scientifique de l’homme (28) et la façon dont il « fonctionne » - et le philosophe est d’abord un homme – ne doit-il pas être pris en compte, comme les autres données objectives et les données personnelles, quand il s’agit de réfléchir sur le Tout ? Comme M. Conche a critiqué le dogmatisme du matérialisme, ne pourrait-on  pas critiquer le dogmatisme de son vitalisme ?

         Il reste que le naturalisme vitaliste de M. Conche témoigne d’une conception moniste dans le sens qu’il ne comporte rien d’extranaturel. Certes il a parlé de pluralisme (29) mais c’est, je pense,  pour signifier que la Totalité englobante qu’est la Nature n’est pas Une, mais plurielle du  fait qu’elle est un agrégat de composants différents. Elle n'a rien de divin, elle n’est pas « la chose pensante » de Spinoza.

                                                                                                                               Bruno  ALEXANDRE

NOTES

 

(1)   En fait aujourd’hui M. Conche ne se considère même plus comme athée car dit-il, « dans le mot athée il y a théos, et justement je l’exclus » ; le concept est vide.

(2)  M. Conche, Présentation de ma philosophie, HD diffusion, 2013, p 47

(3)  M. Conche, Entretiens, Les Cahiers de l’Egaré, 2016, p 24

(4)  Ibid. p 21

(5)  Ibid. p 20 

(6)  Ibid. p 46

(7)  Ibid. p 24 

(8)  Ibid. p 47

(9)  M. Conche, Métaphysique, PUF, 2012, p 83 

(10)   M. Conche, Entretiens, Les Cahiers de l’Egaré, 2016, p 21

 (11)  Ibid. p 22

(12)   M. Conche, Vivre et philosopher, PUF, 1992, p 53

(13)   M. Conche, Entretiens, Les Cahiers de l’Egaré, 2016, p 53

(14)  Ibid. p 44

(15)  M. Conche, Présentation de ma philosophie, HD diffusion, 2013, p 31

(16)    M. Conche, Entretiens, Les Cahiers de l’Egaré, 2016, p 45

(17)  Ibid. p 56

(18)   M. Conche, Métaphysique, PUF, 2012, p 74

(19)  Ibid. p 76

(20)  Ibid. p 83 

(21)  Ibid. p 82

(22)  Ibid. p 96 

(23)  Ibid. p 8

(24)  M. Conche, Entretiens, Les Cahiers de l’Egaré, 2016, p 43

(25)  M. Conche, Présentation de ma philosophie, HD diffusion, 2013, p 26

(26)  Ibid. p 53

(27)   Le savoir sur la partie  peut dire  quelque chose du tout. Pourquoi la connaissance serait-elle antinomique de la pensée ?

(28) Dans « Qu’est-ce que le matérialisme », P. Tort a montré toute la pertinence , dans l’aventure humaine, de la théorie darwinienne de l’évolution permettant d’appréhender rien moins que la genèse de la morale et de la conscience, dernier bastion des spiritualistes.

(29)    M. Conche, Entretiens, Les Cahiers de l’Egaré, 2016, p 145

 

POUR EN SAVOIR PLUS :

En plus des ouvrages cités :

Y. Quiniou (Coord.), Avec Marcel Conche, Les Cahiers de l’Egaré, 2011

M. Conche, Présence de la nature, PUF, 2001

Pilar Sanchez Orozco, Actualité d’une sagesse tragique (La pensée de Marcel Conche), 2005  (Thèse de doctorat soutenue en 2003.)

 

 

 

 

 

 

 

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