Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

 

LE  PARADOXE  ETHIQUE  DU  CHRISTIANISME

 

Par Patrick TORT

 

 

(NB : L’extrait ci-dessous fait  suite à une référence freudienne de l’auteur : Totem et Tabou.)

 

 

         

          La faute originelle (le meurtre du père), douloureusement vécue dans le repentir, est donc rachetée par le sacrifice des fils (le renoncement pulsionnel), qui restaure de facto, mais dans la paix du pacte, l'autorité du père en instaurant l'interdit de l'inceste et en prohibant le meurtre à l'intérieur du clan. L'obéissance différée des fils rétablit les commandements du père en les rendant sacrés. Tel est le compromis totémique. Mais qu'en est-il dans le christianisme ? Pour que le père retrouve sa gloire, il faut d'abord qu'un fils au moins se sacrifie, payant de sa vie la rébellion coupable des frères. Et que ce fils expiateur se réunisse à son père dans un acte ultime de réconciliation. C'est toute la légende du Christ, de la Crucifixion à l'Ascension. Et c'est aussi la conversion progressive du Dieu de colère en un Dieu d'amour, celui qui émerge de la Nouvelle Alliance. Dans le christianisme, tous les humains sont enfants de Dieu, et frères en son fils. Et c'est par ce fils sacrifié qu'ils se réuniront à Dieu dans la communion, figure raffinée et symbole lointain du repas totémique.

        Cela, une fois repéré et expliqué, éclaire-t-il pour autant le mystère de l'auto-sacrifice comme renoncement ultime à toute contrepartie personnelle dans un don que l'on dira pour cela sans retour? Dans le christianisme et l'islam, la promesse de la vie éternelle et des récompenses à venir pour la vie juste du croyant est ce qui au contraire interdit tout auto-sacrifice sans retour. Ces deux grands monothéismes exaltent le renoncement à soi comme clé de l'éternité heureuse, et par cela même empêchent le véritable et total renoncement à soi - l'incommensurabilité de la récompense surcompensant l'étendue nécessairement limitée de la peine. Le martyr le plus disposé à toutes les souffrances se sacrifie car il a foi dans le fait que sa souffrance présente, forcément éphémère, sera rétribuée dans l'au-delà par le dédommagement sans limite que doit être l'éternité d'une vie bienheureuse auprès de son Dieu. Le Christ lui-même se savait promis à la résurrection et à la vie éternelle. Dans I'auto-sacrifice chrétien, ce qui est en jeu est la conquête du bonheur éternel, et la contrepartie du renoncement y est aussi intensément attendue que dans le sacrifice païen. Même si la notion d'une vie éternelle est plus confuse dans le judaïsme, la constante des trois religions révélées est à cet égard que chacun espère recevoir son dû en fonction des caractéristiques morales de sa vie terrestre. Tel est l'écueil de l'éthique du croyant, qui consiste en ce que l'espoir, qui fait vivre la religion, disqualifie la morale au profit d'une transaction intéressée dont les métaphores invasives - dette, rachat, promesse, récompense, bénéfice - ont pénétré la totalité des grands textes fondateurs des religions révélées, comme elles imprégnaient déjà, d'une façon implicite et plus «terrestre» , les échanges sacrificiels avec les dieux païens. Dans aucune des trois religions évoquées, la vie droite ne peut être dissociée de sa rémunération divine, et, s'assimilant à un commerce, ne peut dès lors s'estimer entièrement morale au sens où une action morale s'accomplit en vertu de sa seule désirabilité universelle et abstraction faite de tout intérêt de personne ou de groupe. D'où le succès inévitable et logique, d'abord, de l'apparent universalisme christique qui met en scène une figure puissante (quoique illusoire) du désintéressement personnel au service de l'humanité tout entière (mais sous la condition de la Foi) - puis de la morale de Kant, dont Darwin a su enregistrer l'avènement en lui reconnaissant simplement un statut d'horizon dans un monde où la religion est forcée, peu à peu, de s'effacer devant une philosophie qui ne conditionne plus directement la moralité d'une action à la soumission à l'obligation transcendante, à la crainte des châtiments et à l'espérance de la vie éternelle et des biens futurs. L'éthique chrétienne du désintéressement, du sacrifice de soi et du renoncement, ainsi que je l'ai montré plus haut, ne peut, étant indissolublement liée à la vertu théologale de l'Espérance, qu'être inferieure en valeur à celle où le mérite s'ordonne indépendamment de celle-ci et met en oeuvre la vertu désespérée, héroïque et sans retour du sujet qui n'est mû que par l'amour d'un bien qu'il ne réclame pas pour lui-même. L'idéal moral du don de soi total et désintéressé, prôné par le christianisme et, souverainement, par le Christ lui-même, cesse dès lors de pouvoir s'accommoder de la Foi et de l'Espérance - lesquelles n'apparaissent plus que comme les conditions intérieures de réalisation de l'échange transactionnel entre l'obéissance durable (c'est-à-dire le renoncement pulsionnel, forme partielle de sacrifice de soi) et sa rétribution éternelle -, et exige ainsi l'athéisme  comme la condition nécessaire de son ultime achèvement:  seul l'incroyant, qui donne sans espoir de retour, peut être moralement pur.

          Ce paradoxe éthique du christianisme - qui est également celui des autres grandes religions révélées - résiste ainsi à toute contestation: une conviction irréductible énonce en effet que toute action qui s'effectue dans l'espoir d'une récompense personnelle ne saurait être qualifiée de morale dans le plein sens que donne à ce terme l'impératif catégorique kantien, qui force à ne reconnaître comme conforme à l'exigence morale que l'autorité inconditionnelle du devoir. (1)  Or la logique du sacrifice, dans toutes ses actualisations anthropologiques - y compris celle du potlatch -, est une logique de l'échange: toute offrande s'effectue dans l'attente de sa rétribution, que celle-ci soit matérielle, spirituelle ou de prestige. L'action morale, elle, ne peut être ni transactionnelle, ni contractuelle, ni ostentatoire. Elle est au-dessus des pactes, qui fixent les conditions de l'échange avantageux, parfois au prix de l'invention politique d'une instance transcendante qui ordonne, qui oblige et qui punit. Elle se donne à elle-même sa propre loi et porte en elle-même sa propre garantie de justice, comme la conscience qui l'accompagne est à elle-même son propre juge (2). En termes kantiens, la maxime qui guide son exécution doit pouvoir prétendre s'inscrire dans une législation universelle. Or Kant lui-même avait reconnu, dans la Critique de la raison pratique, que l'obéissance à la loi morale combat les penchants ordinaires de l'Homme, et que du renoncement à ces penchants naît en lui une souffrance qui est elle-même surcompensée par le respect qu'inspire la victoire sur l'égoïsme - respect auquel toutefois il refuse toute origine empirique. Ainsi, même si la conscience du conflit entre impulsion et devoir  habite le texte de Kant et contient ainsi le germe de possibles développements  freudiens  du côté du renoncement pulsionnel et de ses conséquences, le transcendantalisme kantien ne peut en aucun cas rendre compte scientifiquement des ressorts strictement immanents de la moralité comme processus émergent au sein de la psychologie humaine saisie dans son histoire, ce que tentera de faire Darwin, avec le soutien majeur, inaccessible à Kant, de la perspective phylogénétique  -  et ce que Freud tentera de faire  ensuite,  avec le soutien d'une hypothèse  « darwinienne », à partir des enseignements ontogénétiques  de la psychanalyse. Kant parvient à établir la formule idéale de la loi morale (ce que Darwin enregistre comme un fait), mais rejette son origine empirique, admettant Dieu et la liberté comme des a priori, et usant ultimement d'un recours théologique à la Foi et à l'Espérance pour fonder sa conception de la moralité, ce qui l'exclut de toute recevabilité scientifique. Freud parvient à identifier Ia nature conflictuelle du vécu de l'obligation morale et à proposer un scénario anthropologique et psychanalytique de sa genèse, mais ne parvient pas à réduire au niveau collectif le malaise névrotique qui imprègne la civilisation. Il est vrai qu'au sein d'une civilisation délivrée de ce malaise, la clinique psychanalytique n'aurait plus rien à soigner, et Freud, vers la fin d'une vie consacrée à élaborer sa théorie et sa pratique, n'était sans doute pas en mesure de consentir à envisager sereinement un tel  "sacrifice". C'est ce qui constitue Ie malaise propre de la psychanalyse, si présent dans les réflexions tardives de Freud sur son éventuel engagement pédagogique et politique.

          Darwin quant à lui se trouve dans une position d'indépendance par rapport à la philosophie - qui n'est pour lui, comme il l'a amplement montré, qu'un matériau et un symptôme disponibles pour alimenter d'illustrations opportunes tel ou tel versant de sa réflexion naturaliste  -, et dans une position d'antériorité par rapport à la naissance de la psychanalyse, à laquelle cependant il fournira un choix intéressant d'observations fondamentales, parmi lesquelles figure le lien indissoluble entre l'amour et la mort, que manifestent à profusion les divers processus comportementaux qui s'inscrivent au registre de la sélection sexuelle.

          Car c'est la sélection sexuelle qui, par le canal des individus, conduit à la civilisation. La sélection naturelle n'engage, des êtres vivants, que leur tension vers la survie, et dans son univers la relation au milieu (qui inclut d'autres êtres vivants) est principalement subie. Une plante au bord d'un désert peut être dite lutter pour sa survie, mais il serait éventuellement plus juste de dire, ainsi que Darwin le suggère, que son existence dépend de l'humidité. L'expression «  lutte pour l'existence », comme Darwin l'a souvent répété à propos de la sélection naturelle dans son ensemble, est une métaphore. Mais la lutte pour le choix sexuel n'en est pas une, et cette manifestation autonome de l'individualité biologique s'actualise chez les animaux dans des combats véritables. Et c'est à travers les processus et les comportements impliqués dans la sélection sexuelle que s'engage, commençant par le noyau qu'est l'union sexuelle et reproductive, la formation des primordia relationnels au sein desquels s'opère en chacun le développement des instincts sociaux, leur élargissement à une communauté de plus en plus vaste, et le développement corrélé de l'intelligence rationnelle, qui conduira l'espèce humaine à affirmer son pouvoir de transformer son milieu en adjuvant de la survie collective, ce qui caractérise, de pair avec des relations internes pacifiées par l'extension du sentiment de la sympathie, la civilisation.  A l'intérieur de ce cadre transformé qui désormais échappe de plus en plus à l'action aveugle de la sélection naturelle, c'est la solidarité et l'union de tous - et non plus leur lutte éliminatoire – qui devient le facteur dominant de survie, processus amorcé depuis longtemps, et dont on peut reconstituer le progrès au sein même des espèces animales. Dans l'état d'une société humaine civilisée, ce facteur s'est codifié sous la forme d'instructions morales et d'institutions juridiques ayant force de lois doublement fondées sur un primordium affectif - le plaisir pris à la compagnie des « semblables » -, et sur une réflexion rationnelle établissant les avantages de la vie sociale et solidaire, fondée sur le respect et l'entretien de la vie de l'autre comme partenaire dans l'amélioration de la protection de la vie du groupe. La morale relève ainsi d'une genèse empirique, et à ce titre scientifiquement analysable, et elle possède une double racine affective et rationnelle, la rationalité étant seconde dans son émergence, et pouvant se définir comme la reconnaissance, à travers la comparaison des affects, de l'avantage que possèdent les instincts durables (accordés à la survie harmonieuse de la collectivité) sur les impulsions éphémères (orientées vers une satisfaction immédiate d'instincts individuels le plus souvent préjudiciable à cette harmonie désormais construite). Avec le temps et l'éducation, l'intériorisation de l'exigence communautaire (reflétée par ce que Darwin nomme parfois  «  l'opinion publique ») produit la vénération en chacun de la loi morale et le sentiment habituel de sa transcendance et de sa sublimité. L'opérateur freudien de la sublimation devient par là même également nécessaire à la compréhension du respect qu'inspire la règle sociale. L'idéal kantien se trouve ainsi approché par des voies strictement immanentes, ce qui permet de le ré-aborder scientifiquement comme un « horizon objectif » du processus de civilisation, tout en le retirant à l'illusion idéaliste d'une origine extra-empirique. Et de considérer sa figure ultime, l'auto-sacrifice, comme une reconstruction idéale, transformée, civilisée, consciente et difficile de ce qu'accomplit dans le monde animal toute démarche spontanée consistant à exposer sa vie pour s'unir à la première altérité auprès de qui se renouvelle indéfiniment Ie nucleus  de la vie sociale: l'objet même de la séduction et de la recherche amoureuse, avec lequel s'instaure une relation d'alliance, de paix et de protection, et commence peut-être le vœu d'un terme mis au sang versé pour sa conquête.

 

                                                                     Patrick TORT

(Extrait de son ouvrage Théorie du sacrifice – Sélection sexuelle et naissance de la morale, Belin, 2017, p.217-223)

 

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(1). Rappelons ici ce qui sert de point d'ancrage à l'idée que seul un athée est capable d'une action morale, et qui tient dans la réponse invariable à la question suivante. De deux actes d'auto-sacrifice, lequel est véritablement « moral » : celui commis dans la croyance et l'espoir en sa rétribution par une félicité éternelle, ou celui accompli avec la conviction qu'il demeurera sans récompense?

 

(2.)  Darwin, sur ce point, cite Kant pour la seconde fois au cours du même chapitre: « Mais à mesure que l'amour, la sympathie et la maîtrise de soi seront consolidés par l'habitude, et que la capacité de raisonner s'affirmera, portant l'homme à accorder une iuste valeur aux jugements de ses semblables, il se sentira poussé, indépendamment de tout plaisir ou de toute peine transitoires, à adopter certaines lignes de conduite. Il pourrait alors déclarer - bien qu'un barbare ou un homme sans culture ne puisse penser ainsi - je suis le juge suprême de ma propre conduite, et, pour utiliser les mots de Kant, je ne violerai pas dans ma propre personne la dignité de l'humanité" (La Filiation de I'Homme, éd. cit., chap. IV, p.248-249).

 

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