Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

 

  INCOMPATIBILITE  SCIENCE / FOI  CHEZ  LE  CHERCHEUR  CROYANT

 

Par Patrick TORT

 

 

          Le fait que le renoncement temporaire du scientifique croyant à sa croyance pendant la durée de sa recherche soit apprécié et salué spontanément comme une attitude éthique( impliquant un sacrifice personnel) est le symptôme le plus clair du fait que la désaxiologisation de l'univers scientifique n'est pas seulement perçue comme une condition technique de l'efficacité de la démarche de production des positivités, mais également comme une ascèse, un exercice spirituel qui requiert de renoncer à soi ou à une partie de soi en vue d'accéder à une attitude qui transcende le particulier vers l'horizon de la production d'un bien partageable.

          Là s'introduit la véritable dimension de la requête d'universel – le fait que la vérité en science soit indifférente étant ce qui lui assure de pouvoir être indifféremment partagée par tous ceux qui cherchent à y accéder. Cette requête existe en science comme en morale - à ceci près que l'exercice de la vie morale ne permet par définition à aucune indifférence d'exister -, ce qui semble confirmer à jamais que l'univers de la science doit accepter comme règle de se tenir à l'écart de l’influence  toujours particularisante des valeurs éthiques et, si possible, plus largement, culturelles. (1). La vérification factuelle de cette proposition  est que les comités d'éthique contemporains ne sont jamais appelés à se prononcer sur des données de la science fondamentale- mais uniquement et toujours sur des propositions concernant leurs capacités applicatives, dont la neutralité axiologique ne saurait a priori  être garantie.

          En énonçant cette formule contractuelle par laquelle il s'engage à se défaire de ses croyances chaque fois qu'il pénètre dans son laboratoire, le savant proclame simultanément une affirmation technique et la déclaration subséquente d'un devoir d'obéissance à sa charge : techniquement, la connaissance scientifique ne peut s'accommoder d'être inféodée à autre chose qu'à l'étude immanente des processus qu'elle tente d’identifier à l’origine des phénomènes. S’il importe au chercheur d’abandonner ainsi de facto toute croyance personnelle dans l'espace et dans le temps consacrés à la recherche, c'est qu'une telle croyance, qui invoque des instances extérieures déclarées non connaissables par les moyens de la science, ne peut de ce fait être invoquée comme participant  au processus de réduction de l’inconnu au connu qui définit l’explication scientifique d'un phénomène. Pour produire de la connaissance  objective, la science doit donc exclure de sa démarche tout élément procédant de convictions incompatibles avec le régime propre de ses démonstrations. (2). Reprenant ici un énoncé antérieur, je puis donc affirmer que si « ce que calcule Newton peut parfaitement être référer par  lui, en dernier ressort, à la toute puissante sagesse du Créateur, Dieu ne saurait pour autant intervenir dans ses calculs ».

          Ajoutons encore une remarque complémentaire, qui prend ici valeur de contre-épreuve de ce que nous entendons démontrer : on a jamais entendu dire jusqu'ici qu'un scientifique athée ait éprouvé le besoin d'affirmer qu'il abandonnait sa non-croyance à l'entrée de son laboratoire. Il n'y a par conséquent aucune symétrie, par rapport aux conditions requises par et pour l'exercice de la science, entre le chercheur athée et le chercheur croyant. Le second seul se trouve dans la situation de devoir se défaire d'une partie de lui-même qui risque de faire obstacle à l'accomplissement correct de sa tâche. L'athée quant à lui n’a rien à sacrifier.

          C'est donc - entendons-le bien - le scientifique croyant qui proclame malgré lui l'incompatibilité de sa foi et de la science qu'il vise à  construire au travers et dans le temps de son effort d'objectivité. (3). Si, dans le cadre des sciences modernes de la nature (c'est-à-dire de la matière) (4), i1attribuait à l'action d'une substance non matérielle ou à  une quelconque volonté de Dieu la production d'un seul phénomène, il rendrait, par ce geste même, et pour lui-même, toute science impossible en s'excluant irrémédiablement de sa tâche. Ce qu'implicitement un expérimentateur déclare en se soumettant à la règle de dissociation intime qui lui commande de se défaire de ses croyances à l'entrée du

laboratoire, c'est bien une nouvelle fois qu'en science, souverainement,  la vérité est indifférente - et doit l'être pour être ce qu'elle est.

          Si donc la question paraît rapidement réglée sur le plan épistémologique, elle ne saurait l'être avec la même facilité sur le plan d'une analyse psychologique des opérations qui conduisent à respecter chaque jour cette disjonction personnelle - qui apparaît comme une étrange shizophrénie méthodique - entre un « sujet de la connaissance objective » et un « sujet de la croyance » dont il est implicitement affirmé que l'un et l'autre peuvent demeurer mutuellement imperméables et se relayer dans le temps.

          Si l'on tient compte du fait assez évident que c'est la même conscience qui croit en Dieu (ou en l'un de ses innombrables succédanés) et qui s'affirme temporairement moniste et matérialiste en ne considérant, au fil de sa recherche, que l’exploration des processus naturels saisis dans leur immanence, on ne pourra manquer d'adresser à l'affirmation fréquente de cette schize une nouvelle séquence de questions.

          La première concerne la possibilité même de cette séparation scissionnelle

 au sein de la conscience. Psychologiquement, une telle Spaltung est-elle réellement praticable ? Et comment est-il possible de tenir une conviction  à l'intérieur d'un compartiment de la conscience dont l’étanchéité serait, de surcroît, révocable ?

          La deuxième concerne le possible aveuglement du scientifique devant   une attitude qu'il dit être de choix et de décision, mais qui en réalité  lui est imposée par le caractère de sa tâche.

          La troisième enfin concerne la sortie du laboratoire : lorsque, à la fin  de sa journée, il retrouve de nouveau sa conscience de croyant, le savant doit-il (et peut-il), ipso facto, abandonner sa conscience de scientifique ?

                                                                                         Patrick TORT

 

(Extrait de  Qu’est-ce que le matérialisme ?, Belin, 2016, p.542 à 545)

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Notes

 

(1)     Quelque prix que l'on accorde à la requête d'universalité qui caractérise l'action morale chez Kant, il ne saurait empêcher que sur le plan de la réalité ethnologique, ce qui est regardé comme un bien dans certaines cultures (par exemple le principe de l’égalité entre les hommes et les femmes) ne soit regardé cormme un mal dans certaines autres.

 

(2)     Rappelons qu'à des époques qui ne sont pas très lointaines, une telle position en dépit de ce qui paraît être sa nécessité, aurait été à peu près inévitablement pour peu qu'elle eût été revendiquée, réprimée avec la plus grande rigueur.

 

(3)     Cela n'empêche évidemment pas qu'en dehors du temps de la recherche, le

scientifique croyant ne soit de nouveau tenté de réconcilier les deux exigences qui l'habitent. Il le fera tout naturellement dans le champ flou de la «philosophie ».

 

(4)     J'entends par « sciences de la nature » toutes les sciences, à l’exception des sciences formelles (logico-mathématiques). Il s'agit 1à évidemment d'une première division. En tant que les sciences de la nature sont toutes des sciences de la matière, elles incluent les sciences humaines et sociales, sans que ces dernières aient pour autant à se réduire à aucune d'entre elles, en vertu de la logique de l’effet réversif de l'évolution.

 

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