Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

LA  THEORIE  DES  UNITES  DE  NIVEAU  D’INTEGRATION

 

(D’après Chomin Cunchillos)

 

I)  Bref aperçu

 

          La théorie des unités de niveau d’intégration (de complexité) s’inscrit dans un modèle d’univers matériel qui implique l’existence de phénomènes contingents lors de son évolution. Les niveaux sont autant d’étapes qui jalonnent l’histoire évolutive complexifiante.

             Les différents niveaux sont les suivants : atomes / molécules / protéines / cellules / animaux. Les niveaux biologiques, spécialement étudiés par F. Cordôn sont les protéines, les cellules et les animaux. (1). Le terme d’organisme peut être considéré comme synonyme d’unité. Le concept de soma désigne le système des unités de niveau immédiatement inférieur. Ainsi le soma d’un organisme animal est l’ensemble des cellules qui le constituent. L’unité (par ex. l’organisme animal) n’est pas réductible à la somme de ses parties (les cellules).

          D’un point de vue évolutif cette conception appelle les questions suivantes : 1) comment une unité  (qui est donc plus que ses constituants) a-t-elle pu surgir une première fois (par ex. quelle fut l’origine du premier animal ?). 2) Comment surgit-elle au sein de chaque ontogenèse ?        

            « Pour Cordôn, le concept-clé est celui d'unité de niveau. Ces unités, bien qu'étant le produit d'un processus évolutif continu, représentent de facto des discontinuités de la nature, au moins quant à la composition et à la structuration des corps naturels (qui sont, toujours, des unités ou des systèmes d'unités d'un niveau déterminé), et, par voie de conséquence, quant à l'explication que l'on peut donner des phénomènes naturels. Chaque surgissement d'une nouvelle unité suppose l'apparition de propriétés nouvelles, qui n'étaient pas présentes dans Ia nature avant la naissance de ce niveau, et qui, en quelque sorte, se conservent dans les unités qui se constituent sur elles (par un phénomène inévitable d'épigé-

nèse, l'existence d'un niveau exige le maintien de tous les niveaux inférieurs) ». (2).

          Ces « propriétés nouvelles » apparaissant lors de la phylogenèse,  il s’agit d’en rendre compte. Les matérialismes classiques réductionnistes de type leucippo-démocritéen ne permettent pas de comprendre  vraiment l’émergence des unités de niveau. La théorie des unités de niveau d’intégration ne peut s’accommoder que d’un matérialisme ouvert de type épicurien, ouvert à la contingence. Cette théorie est appelé à être très féconde car ouvrant un paradigme nouveau.

 

II)  Différence entre unité et soma (système d’unités) 

 

          « Une question propre à cette théorie, et du plus grand intérêt pour la biologie, est la suivante : quelle est la différence entre une unité et un système d'unités ?

      La théorie des unités de niveau d'intégration présente la nature comme étant organisée suivant une hiérarchie d'unités relevant de niveaux d'intégration distincts (particules subatomiques, atomes, molécules, etc.), chaque unité étant constituée d’autres unités de niveau immédiatement inférieur, et ainsi de suite. Cette théorie requiert, pour être développée, que soit effectuée la différenciation entre une unité et l'ensemble d'unités de niveau inférieur dont elle est formée (par exemple, un animal et ses cellules), ce qui suppose de distinguer une unité (l'organisme) de la pluralité qui la constitue (l’ensemble d’unités de niveau inférieur qui forment son soma). Nous nous trouvons ainsi, en termes de composition, devant la contradiction unité vs pluralité. La différence entre animal et soma animal laisse entrevoir le problème théorique le plus important de la biologie, qui est de donner une définition de la vie qui soit en mesure, non de distinguer entre êtres vivants et corps inertes, ce qui est relativement facile en termes de composition, mais de marquer les limites entre un être vivant (l'unité) et son corps (le soma).

          Toutes les unités postulées par cette théorie sont complexes. Par conséquent elles sont toutes constituées par un système d'unités de niveau immédiatement inférieur, que nous pouvons nommer leur soma (par exemple l'animal est constitué par un système de cellules, ou la molécule par un système d'atomes). La question précédente peut alors se transformer ainsi : qu'est-ce qui différencie une unité du système qui la constitue ? Qu'est-ce qui la différencie de son soma ?

          Il convient de commencer par dire que la réponse précise à cette question doit être élaborée séparément pour chaque unité de niveau, bien que l'on puisse indiquer certaines caractéristiques communes à toutes, quel que soit le niveau auquel elles appartiennent.

          Ainsi, étant donné qu'il ne peut y avoir de différences entre unité et soma du point de vue de la composition, l'unique possibilité est que l'unité soit un résultat de l'activité somatique (c'est-à-dire de l'activité des unités de niveau inférieur qui constituent son soma). Si nous suivons cette ligne d'argumentation, ce résultat de l'activité somatique ne peut consister qu'en un champ de forces  - d'une nature différente pour chaque unité de niveau. En d'autres termes, l'activité associative des unités somatiques (qui sont des agents) doit produire comme résultat un champ de forces  qui constitue l'unité supérieure. (3)

          D'autre part, l'activité de chaque unité, par définition, doit être unitaire, bien qu'elle soit le résultat de l'activité multiple des unités de niveau inférieur qui constituent son soma. Ce qui force à penser que, d'une manière ou d'une anttre, l'unité supérieure doit être capable de coordonner l'activité des unités de son soma, de façon que ces dernières produisent  une activité associative unitaire.

         Ainsi, entre soma et unité s'établit une double relation, dont le résultat est que 1/ l'unité surgit (« émerge »), comme un champ de forces, de l'activité intégrée de ses unités somatiques ; et que 2/ ce champ est capable de coordonner l'activité somatique (de coordonner, donc, l'activité associative de I'ensemble des unités de niveau immédiatement inferieur qui forment son soma). Ce que nous représenterons comme suit : Fig. 1.

          Ce schéma toutefois ne présente qu’une face de la relation unité-soma. D’après la théorie, toute unité est agent, et son action s’exerce sur le mllieu extérieur en réponse à ses changements. Il est évident que ces actions s’effectuent à travers le soma. Ainsi le schéma qui précède peut se transformer comme suit : Fig. 2.

         Cet ensemble de relations doit se produire chez chacune des unités des différents niveaux d’intégration et chez toutes, et c’est le problème de la science que d’expliquer comment ». (4).

 

III) Les concepts d’unité, d’organisme et de conscience 

 

         « Dans le cadre du matérialisme moniste requis par la science contemporaine, le transformisme implique qu'il existe une histoire naturelle de la conscience (P.Tort), (5) et que celle-ci est une propriété de la matière en évolution, et doit être étudiée comme telle. Il est toutefois nécessaire pour cela, en premier lieu, de délimiter 1'objet d'étude, c'est-à-dire de disposer d'une définition objective de la conscience.

          Il y a eu des milliers de définitions philosophiques de la conscience, qui reflètent la diversité des visions du monde et des écoles de pensée, et qui correspondent à des usages culturels très déterminés. Elles ne concernent le plus souvent que l’homme, et cet anthropocentrisme spontané a été longtemps renforcé par celui des religions monothéistes et par le spiritualisme qui a longtemps dominé la pensée philosophique occidentale. Par exemple, la plupart des définitions de la conscience insistent sur la « perception d'elle-même », caractéristique dont il est a priori impossible de démontrer 1'existence en dehors de nous-même. Comment pouvons-nous en effet nous assurer qu'un animal - sans parler pour l'instant d'une cellule -, possède une telle capacité ?

        À partir des définitions habituelles de la conscience (c'est-à-dire de la caractérisation de la nôtre), l'extension du concept hors du domaine humain requiert en premier lieu d'en fixer les caractéristiques les plus élémentaires, et donc les plus générales, pour décider ensuite si, dans quelle mesure et comment son concept peut légitimement convenir à d'autres classes d'entités vivantes.

       Dans l'article « Conscience » du Vocabulaire technique et critique de la philosophie, André Lalande écrit que la conscience est une donnée fondamentale de la pensée qui ne peut se résoudre en éléments plus simples. Malgré cela, nous pouvons trouver, dans les différentes définitions qui ont été données de la conscience, quelques constantes plus ou moins généralisables :

 

           1) La conscience possède un caractère unitaire.

        2) Elle est liée à la connaissance du milieu et d'elle-même - ce dernier aspect se déduisant de notre expérience propre, et étant de ce fait difficile à généraliser.

      3) Dans la mesure où la connaissance ne peut se comprendre que comme un processus d'acquisition, la conscience est liée à l'apprentissage.

        4) La plupart des auteurs associent conscience, intentionnalité et volonté, ce qui, dans tous les cas, suppose la contingence.

          5) Enfin, l'intentionnalité, et, avec elle et comme elle, la volonté et l'apprentissage, semblent n'avoir aucune signification s'ils n'ont un lien avec l'action.

 

      Nous trouvons ces mêmes cinq éléments dans la définition de la conscience que donne Patrick Tort :

 

          « On conviendra de nommer conscience le fait, pour un être vivant,

d'appréhender d'une manière unitaire un différentiel sensible dans le rapport de

sa propre unité biologique à son environnement - cette appréhension unitaire

étant elle-même suivie d'un réglage comportemental également unitaire, et ajusté à l'information ainsi obtenue. »

          Cette définition englobe les idées d'unité, d'action sur le milieu, de perception du résultat de cette action, d'apprentissage et, implicitement, celle d'intentionnalité (et donc de contingence). Elle implique donc, par exemple, l'existence d'une conscience cellulaire. La cellule, unité d'un niveau d'intégration du vivant, va puiser son nutriment dans des molécules contenues au sein de son environnement. Après une première prise, elle ajuste la seconde (réglage comportemental)  en fonction de la différence, unitairement perçue, entre ce qui était attendu et ce qui a été effectivement obtenu de la première (appréhension d'un différentiel).

         Si l'on définit, à la manière de Faustino Cordôn, 1'être vivant comme un « foyer d'action et d'expérience », et que l'on accouple à cette définition celle que P. Tort réserve à la caractérisation élémentaire de la conscience, « on comprend alors, en dehors de tout "anthropomorphisme", que chaque unité d'intégration du vivant possède nécessairement - et se définit par - la détention d'un niveau approprié de conscience, cette propriété rendant possible l'existence et l'exercice d’une conscience plus développée au sein de l'unité de niveau supérieur (en l'occurrence, le niveau animal), unité qu'à son tour cette conscience de niveau supérieur exprime et constitue ». (6).

        Ainsi, pour les niveaux biologiques, nous pouvons identifier comme des équivalents les concepts d'« unité de niveau », d' « organisme » et de   « conscience ». (7). »

 

NOTES :

 

(1)  Le chercheur espagnol nomme basibiontes –êtres vivants de base - les protéines globulaires.

(2)  Chomin Cunchillos, in Pour Darwin, PUF, 1997, p.398.        

(3)   Nous sommes conscient aussi de ce que le concept de champ souffre, en biologie, de connotations quasi vitalistes, ce qui est un symptôme des préjugés dominants. Il faut rappeler que ce concept qui, actuellement, est indispensable dans les explications de la physique, a été introduit avec difficulté, et que c'est uniquement parce qu'il s'est révélé nécessaire - et non pas seulement utile - qu'il a conquis sa légitimité. Sa dépréciation en biologie constitue un terrible préjudice dans la mesure où ce domaine disciplinaire, qui étudie des phénomènes beaucoup plus complexes que ceux de la physique, s'il renonce à intégrer ce type de concept tombe dans l’obligation de réduire la vie à un problème de composition ou de structure.

(4)  Chomin Cunchillos, Les voies de l’émergence, Ed Belin, 2014, p. 65 à 67.

(5) Cf. P.Tort, « Qu'est-ce que la conscience pour un naturaliste ? », communication personnelle extraite d'un ouvrage en cours : « Le transformisme implique qu'il existe une histoire naturelle de la conscience, et que celle-ci, échappant de ce fait aux contrats de parole passés avec la théologie, puis avec la métaphysique, est une propriété de la matière en évolution ».

 (6) L'ouvrage de Patrick Tort dont sont extraits ces passages a été élaboré parallèlement au nôtre, et porte sur les caractéristiques du matérialisme étudiées à travers l'histoire des complexes de discours.

(7)   Chomin Cunchillos, Ibid. p. 68 à 70.

 

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