Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

   

Partie II

 

LA THEORIE DE L'EVOLUTION FACE A LA DOCTRINE CREATIONNISTE

 

La conception biblique véhiculée par l'enseignement catholique du catéchisme officiel est donc un enseignement créationniste et fixiste en ce qui concerne l'univers en général et la nature vivante en particulier. Or la période moderne est venue bousculer complètement cette représentation pieuse de la théologie qui avait longtemps été appelée, par usurpation, "Reine des sciences ". La théorie de l'évolution biologique est une des dernières grandes révolutions intellectuelles qu'ait connu l'humanité. Elle est d'ailleurs aujourd'hui à replacer dans une vaste conception évolutive qui déborde notre monde pour embrasser rien moins que l'univers. En effet la cosmologie nous présente un univers en devenir, actuellement en expansion, à partir du fameux "big-bang" qui reste pour l'instant inatteignable (Mur de Planck) mais qui n'est sans doute pas un commencement comme le voudraient certains créationnistes.

 

L'évolution cosmique voit la matière s'organiser en particules, atomes , molécules qu'une évolution chimique complexifiante conduira à des formes primitives de vie que l'évolution biologique, à son tour, complexifiera en organismes de plus en plus performants comprenant, entre autres, l'espèce humaine, elle même en évolution psycho-sociale.

 

Cela dit, et pour décentrer un peu l'homme que les vues créationnistes finalistes veulent trop présenter comme un "couronnement", il est juste de considérer que nous ne sommes pas la seule espèce qui ait réussi; on peut tout aussi bien le dire des espèces bactériennes par exemple. Le triomphe de l'évolution est dans le grand comme dans le petit!

 

Il nous faut maintenant présenter les caractéristiques de la conception scientifique évolutive et dire comment les sciences "voient" l'homme en dehors de toute conception religieuse, il restera alors à savoir si une conciliation est possible avec une vision dogmatique de l'homme.

Où en est aujourd'hui le stade d'avancement de la théorie de l'évolution biologique? Je m'en tiendrai effectivement à l'évolution biologique, laissant de côté les évolutions précédentes. Cette théorie n'a cessé de s'affiner. Après les intuitions du 18 ème siècle, quatre stades peuvent être schématiquement distingués dans la maturation de cette théorie:

 

Stade du lamarckisme (1809):

 

Il est caractérisé par deux "lois", loi d'adaptation et loi d'hérédité des caractères acquis... Dans la conception lamarckienne les êtres vivants ont une tendance à la stabilité mais le les milieu perturbe et fait évoluer en provoquant des changements adaptatifs qui se conservent dans la descendance.

 

Stade du Darwinisme (1859):

 

A l'influence du milieu, Darwin ajoute des variations d'origine purement interne. Les êtres variants entrent en concurrence avec les autres et entre eux (lutte pour la vie), dans des conditions d'un milieu donné qui sélectionne les individus, laissant survivre les plus aptes, éliminant les autres. Dans la pensée darwinienne les êtres vivants ont tendance à varier et c'est le milieu qui trie.

La révolution darwinienne est donc d'avoir expliqué les adéquations structures - fonctions - environnement (adaptations) sans avoir recours comme la théologie naturelle, à une explication transcendante.

Le darwinisme mériterait un long développement. Pour ne pas alourdir cet exposé, se reporter à l'article qui lui est consacré. (lire le Texte 2).

 

Stade de la théorie synthétique (1947):

 

C'est un darwinisme revu et corrigé en fonction des connaissances nouvelles. Ce stade résulte d'une synthèse entre trois domaines: la génétique (Travaux de Dobzhansky), la systématique - science de la classification - (travaux de B. E. Mayr) et la paléontologie (travaux de G. Simpson). Le raisonnement, dans cette conception, dépasse les individus et se place au niveau populationnel, et les seules sources de variations héréditaires sont les mutations.

Jusqu'à une période récente la théorie synthétique, validée par un très grand nombre de faits, posait des problèmes d'ordre explicatif. N'étaient bien compris que les mécanismes de la microévolution, c'est à dire les mécanismes expliquant qu'une espèce peut être à l'origine d'une autre espèce (spéciation), par exemple, une espèce de pinson, à l'origine d'une autre espèce de pinson.

 

La macroévolution, se rapportant aux transformations de grande ampleur (par exemple le passage de la nageoire au membre adapté au milieu terrestre ou le passage du plan des invertébrés au plan des vertébrés, posait des problèmes délicats. Avec les progrès de la biologie moléculaire et le regain de l'embryologie (la grande oubliée de la théorie synthétique) un nouveau stade est atteint que certains (F Chaline) appellent le "stade des horloges du vivant" (1) et que je nommerai, pour ne pas être restrictif, phase contemporaine.

 

Stade de la phase contemporaine :

 

Je développerai quelque peu ce stade contemporain qui propose une théorie encore plus synthétique que la précédente et permet dès maintenant de dire que les mécanismes explicatifs de la micro et de la macroévolution sont du même ordre. Il n'y a qu'une seule mécanique évolutive.

L'embryologie s'occupe des étapes de l'ontogenèse c'est à dire du passage de l'œuf à l'organisme adulte, bref, de l'actualisation progressive des informations génétiques de l'œuf permettant la réalisation d'un nouvel individu.

Les embryologistes ont mis en évidence une chronologie du développement embryonnaire et on insiste aujourd'hui sur la valeur évolutive que peut avoir l'altération de la chronologie du développement.. Les altérations peuvent concerner:

·           la vitesse (accélération, décélération)

·           la durée (hypomorphose, hypermorphose)

·           le "top" du début de développement qui peut être avancé (pré-déplacement) ou retardé (post-déplacement).

La chronologie embryonnaire est certes sous contrôle génétique mais cela n'exclut pas les influences environnementales car il existe des gènes thermoactivables et chimioactivables (teneur du milieu en oxygène par exemple).

Une nouvelle discipline, la biologie évolutive du développement, a justement pour but de relier la génétique et le développement.

 

Dans le domaine de la génétique, la découverte de "gènes architectes" - homéogènes ou gènes homéobox - revêt une importance capitale. Ces gènes ont la propriété de déterminer une protéine qui régule l'activité d'autres gènes, en particulier ceux qui contrôlent les propriétés des cellules et déterminent les structures. Ils sont responsables de la polarité des cellules embryonnaires aussi bien dans le sens antéro-postérieur que dorso-ventral. Ils activent les cellules embryonnaires d'une situation spatiale donnée, à un moment donné, à une vitesse donnée, pendant une durée donnée.

Pour essayer d'être simple, si nous comparons un organisme à une maison, les gènes architectes ne seront pas responsables de chaque moellon mais de la position relative des différents niveaux : toit en haut, rez de chaussée en bas, 1er étage entre deux et de la disposition relative des différentes pièces...

 

Pour P. Chaline, ces gènes constituent "les ressorts des horloges internes du vivant". Les gènes architectes des différents groupes d'animaux dériveraient, par mutations, d'un complexe ancestral remontant à 600 millions d'années. Ces gènes s'avèrent très proches malgré l'éloignement des groupes animaux. Initialement nommés différemment, ils se sont avérés interchangeables chez les insectes et les mammifères. Les gènes architectes des vertébrés proviennent des gènes des invertébrés, par mutation duplicative.

Bien que les gènes architectes n'expliquent pas encore tout, au niveau céphalique par exemple (mais des progrès sont bien sûr attendus), on comprend qu'ils puissent estomper les difficultés liées à la distinction micro/macroévolution.

Si des mutations touchent les gènes intervenant dans une phase précoce de l'embryogenèse, les conséquences peuvent être d'une grande ampleur, c'est à dire de type macroévolutif, jusqu'à un changement de plan d'organisation. En effet l'embryologie classique (von Baer) a montré que les caractères les plus fondamentaux apparaissent avant les caractères spécialisés. Ainsi il est remarquable que les stades embryonnaires jeunes des différentes classes de vertébrés ne peuvent être morphologiquement distingués si, comme le disait von Baer, des étiquettes n'ont pas été collées sur le flacon. Ce n'est que plus tard que les particularités liées aux différentes classes se différencieront.

Les mutations intervenant plus tardivement sont de type microévolutif portant sur des caractères n'allant pas au delà de la spéciation (formation d'une espèce nouvelle appartenant à un même genre).

 

Ces quelques notions étant données, il convient, en liaison avec la problématique qui nous intéresse, d'insister sur le hasard et la contingence qui ne peuvent s'accorder avec le finalisme biblique.

En son temps, le livre de J. Monod : "Le Hasard et la Nécessité" eut un immense retentissement et provoqua de vives réactions chez les spiritualistes. Si la théorie actuelle considère que le terme hasard a été surévalué, (et peut-être mal choisi car faisant penser à des phénomènes sans causes), il n'en reste pas moins qu'il traduit l'imprévisibilité de toute nouveauté génétique. Relisons ce qu'écrivait J. Monod en 1970 :

 

« Nous disons que ces altérations (mutations) sont accidentelles, qu'elles ont lieu au hasard. Et puisqu'elles constituent la seule source possible de modifications du texte génétique, seul dépositaire, à son tour, des structures héréditaires de l'organisme, il s'ensuit nécessairement que le hasard seul est à la source de toute nouveauté, de toute création dans la biosphère. Le hasard pur, le seul hasard, liberté absolue mais aveugle, à la racine même du prodigieux édifice de l'évolution... Elle est (cette notion) la seule concevable, comme seule compatible avec les faits d'observation et d'expérience (...). Tiré du règne du pur hasard (l'accident de mutation), il entre dans celui de la nécessité, des certitudes les plus implacables. Car c'est à l'échelle macroscopique, celle de l'organisme, qu'opère la sélection.»J. Monod

 

Les mutations génétiques hasardeuses sont donc, avec les facteurs environnementaux (entendus au sens large) qui les reçoivent, les moteurs de l'évolution.

 

A la loterie des mutations, fondement de tout transformisme, s'ajoutent d'autres loteries:

1. Loterie de la rencontre des partenaires sexuels caractérisés chacun par un génome différent absolument unique.

2. Loterie de la répartition des gènes lors de la méiose c'est à dire lors des divisions cellulaires qui vont conduire à la formation des gamètes ou cellules sexuelles (spermatozoïdes et ovules) contenant moitié moins de chromosomes que les cellules parentes.

3. Loterie de la fécondation qui va rétablir le nombre de chromosomes caractéristique d'une espèce et déterminer le programme génétique nouveau et obligatoirement original du nouvel individu (à l'exception des vrais jumeaux).

4. Loterie de l'environnement, ensemble des facteurs abiotiques et biotiques qui vont encadrer l'ontogenèse du nouvel individu et sa marche vers la maturité sexuelle et son éventuel rôle de géniteur.

Les aléas mutationnels et environnementaux sont donc responsables d' une contingence qui retentit sur l'histoire des êtres vivants, favorisant certains organismes, en défavorisant d'autres, parfois jusqu'à l'extinction.. Par exemple, les grands bouleversements géologiques de l'histoire de la terre sont un défi à toute prévision. L'histoire géologique est marquée par une succession de crises qui déciment une proportion souvent considérable d'organismes. Ainsi la plus grande crise connue a servi à établir la limite entre l'ère primaire et l'ère secondaire, c'est la crise de la fin du permien avec disparition de plus de 90% des espèces et 80% des genres .

A la lumière de ces crises, on peut affirmer que la réalisation des mammifères et de l'homme n'avait rien de nécessaire. La face du monde actuel aurait pu être tout autre! Ainsi, lors de la crise de la fin du cambrien, si les formes Pikaia, ancêtres des cordés, avaient été décimées les vertébrés ne se seraient jamais réalisés donc l'homme ne serait jamais apparu. Plus tard, à l'ère quaternaire, le refroidissement climatique qui inaugure les glaciations a bien failli être fatal. Pascal Picq écrit : «Si Homo ergaster et le genre Homo au sens strict n'était pas apparu avant l'affirmation des âges glaciaires, il n'y aurait certainement eu personne pour écrire et écouter notre histoire évolutive ».

Si nous en restons au plan scientifique, nous sommes de jeunes enfants du hasard. "A chaque étape de l'histoire qui conduit jusqu'à nous, les possibilités d'extinction de nos ancêtres ont été grandes. Dans l'évolution des espèces, rien n'est obligatoire et le hasard des mutations et des circonstances environnementales joue un rôle majeur déterminant." (F. Chaline )

 

Si donc nous sommes enfants du hasard et de la contingence, la question de l'apparition de l'homme sur la terre est en totale contradiction avec l'enseignement biblique selon lequel l'homme apparaît d'un coup, voulu par Dieu qui d'un souffle anime la matière (de même d'ailleurs pour les autres espèces, animales et végétales.

 

La paléontologie humaine apporte de nombreuses preuves de la réalité de l'évolution. Le fait le plus parlant est la constatation que sur 5 ou 6 millions d'années (à partir d'Australopithecus afarensis, jusqu'à l'homme moderne, les espèces fossiles retrouvées sont de moins en moins simiesques donc de plus en plus humaines. Même si le progrès semble parfois brusque, la paléontologie nous offre de nombreuses marches entre la première, (l'ancêtre le plus lointain) et la dernière (celle d'Homo sapiens). L'escalier des évolutionnistes avec ses nombreuses marches n'a rien à voir avec l'escalier à deux marches des théologiens modernes: la marche de l'animalité d'une part et la marche de l'humanité d'autre part, avec, entre les deux, intervention de Dieu pourvoyeur d'âme fondatrice de la spécificité humaine.

On attend toujours des théologiens progressistes qu'ils situent parmi les homininés fossiles la coupure animal/homme. Leurs écrits à ce propos, par ailleurs si prolixes dans la démoniaque tentative d'accorder leurs dogmes à la science de l'évolution, sont lumineusement parlants par leur brièveté. Ce problème de frontière est devenu un énorme casse- tête théologique voire une quadrature du cercle théologique car les progrès de l'éthologie animale sont venus pulvériser la plupart des critères humains annoncés. Parlons-en brièvement.

 

L'éthologie de laboratoire, mais surtout celle de milieu naturel , cette dernière en particulier initée par des femmes éthologues (Les "anges de Leakey" : Jane Goodal pour les chimpanzés, Diane Fossey pour les gorilles et Biruté Galdikas pour les orang-outans) ont fait tomber le mur que la pensée judéo-chrétienne avait érigé entre animalité et humanité. La réflexion contemporaine sur les critères annoncés du propre de l'homme a conduit à une véritable révolution, tant il devient difficile de trouver chez l'homme des spécificités absolument inédites et originales. C'est ainsi que des critères comme la conscience, le rire, les outils, le langage, la culture ont été relativisés, tant les données actuelles parlent contre une discontinuité, un hiatus entre animalité simiesque et humanité. Presque tout ce qui est typiquement humain est en germe chez les singes qui sont biologiquement les plus proches de nous. (Cette absence de frontière est évidemment un fort argument en faveur de la conception évolutive.)

Par ailleurs les données de la biologie moléculaire, avec l'étude comparative de l'ADN et des protéines qu'il détermine, ont bien mis en évidence la très proche parenté entre les chimpanzés les bonobos et l'homme.

Les conséquences scientifiques de tout cela ont été un affinement de la classification zoologique. Nous ne sommes plus les seuls représentants de la famille des hominidés, les systématiciens y ont inclus les grands singes, chimpanzés et bonobos en tête

D'un point de vue philosophique cela va très loin; j'en donne une preuve qui vous surprendra peut-être: c'est que des débats des plus sérieux ont eu lieu sur le statut éthique des grands singes afin de savoir si on pouvait les faire bénéficier des droits de l'homme!

Quoi qu'il en soit de cette question, bien des scientifiques et des philosophes battent en retraite. Par exemple Elisabeth de Fontenay, philosophe, écrit:

"Affirmer que l'homme ne peut et ne doit pas être défini apparaît donc comme la seule façon, éthiquement, politiquement et scientifiquement convenable de procéder."

Toutes ces données modernes sur l'homme sont autant de "gifles" à l'encontre de la conception biblique.

Unissant leurs résultats, la paléontologie et la biologie moléculaire proposent des sortes d' arbres généalogiques (arbres phylogénétiques) de plus en plus précis.

 

Essayons justement, maintenant, de raconter la longue émergence de l'homme à partir de l'animalité. Plus nous remontons dans le temps plus notre vision des origines devient floue; le manque de fossiles au-delà de 8 millions d'années rend le discours très conjectural .

Entre -8M et -5M (2), on situe la bifurcation ayant conduit d'une part aux singes les plus proches de l'homme, gorille, chimpanzé, bonobo (sous-famille des Paninés) et d'autre part à la sous-famille des Homininés dont nous sommes actuellement les seuls représentants vivants.

L'hominidé fossile le plus ancien connu aujourd'hui (car tout n'est que provisoire dans cette vaste construction phylogénétique) est le "fossile du millénaire" trouvé au kénya; Orrorin tugenensis, le critère d'humanisation étant ici une bipédie nettement affirmée. (Nous laissons de côté le récent fossile Tumaï dont le statut est encore discuté.)

Une remarque s'impose ici à l'adresse des croyants ; La bipédie est très ancienne; Elle est apparue subitement, certainement dictée par des gènes architecte. Le cerveau , par contre, n'était pas à la hauteur de ce bouleversement morphologique. Il est d'abord resté petit, un peu plus volumineux que celui du singe. La grosse tête est venue après la bipédie, ce qui n'a pas manqué de heurter la sensibilité judéo-chrétienne et a fait dire au grand préhistorien Leroi-Gouhran, non sans humour, que nous étions prêts à tout accepter, sauf d'avoir commencé par les pieds. Le croyant adepte de l'évolution doit donc penser que cela a été voulu par Dieu, peut-être pour l'appeler à plus d'humilité!

Après -5M la multiplication des fossiles de genre australopithèque (dont la célèbre Lucy est l'exemple emblématique), est venue singulièrement compliquer la construction phylogénétique. Je laisserai donc de côté les discussions entre spécialistes pour ne mentionner qu'une conception (qui bien sûr demeure hypothétique), celle d'Y. Coppens qui sépare les homininés en deux lignées: la lignée des australopithèques et la lignée humaine.

 

Alors quand peut-on admettre que l'homme (le genre Homo) ait émergé de ses prédécesseurs encore tant simiesques? Si cela est un énorme problème pour le théologien, c'en est aussi un pour le paléoanthropologue car tout va dépendre de la représentation qu'il se fait de l'homme! La bipédie dont je parlais ci-dessus n'est évidemment pas un caractère suffisant. Il ne suffit pas d'être un mammifère bipède pour être un homme! La grosse difficulté actuelle est que le monument des critères propres à l'homme se fissure de partout. Il sera donc nécessaire d'associer le plus grand nombre possible de critères pour conclure aux statut d'humanité. Au niveau des seuls fossiles il s'agira de passer en revue toutes les caractéristiques anatomiques. Un autre critère sera précieux, celui de l'outillage associé aux fossiles; suivant son degré de complexité la position systématique sera affinée. Encore que l'outil ne soit plus le propre de l'homme. Les chimpanzés effeuillent des branches afin de sélectionner une brindille qui servira à la capture de termites. Une stratégie est donc ici mise en œuvre. Des galets sont utilisés pour casser des fruits secs. Ces outils, abandonnés après usage, peuvent même être réutilisés, lors d'un retour sur les mêmes lieux. Chimpanzés et bonobos montrent donc l'absence de coupure, de discontinuïté, de hiatus entre paninés et homininés; ce fait milite donc pour une parenté évolutive. Si l'on voulait que l'outil soit le propre de l'homme il faudrait en donner une définition appropriée. L'outil humain est un objet issu d'une matière première travaillée, transformée en vue d'une fin précise. C'est aussi un objet que l'on cherche à améliorer et à conserver: Leroi Gourhan disait que l'outil "résume et prolonge la pensée de toutes les générations précédentes".

Depuis la classification de Linné (1858), il a fallu ajouter des critères suite à la découvertes, au 20ème siècle, d'hominidés fossiles, les australopithèques en particulier. On se fonde surtout sur les caractéristiques de la tête: crâne, face, le volume cranien étant déterminant et devant être, en moyenne, supérieur à 600 cm3. L'outillage associé consiste en outils en pierre taillée, encore rudimentaires (galets peu retouchés).

 

Selon les critères retenus les formes les plus anciennes ayant été dignes de mériter le nom de genre Homo, remontent à -2,5 millions d'années; ce sont : Homo habilis et Homo rudolfensis (mais le statut d'Homo est encore fragile et discuté, au regard d'une découverte récente d'Australopithecus garhi associé à des outils de pierre taillée).

Les premiers hommes incontestables sont les Homo ergaster apparaissant vers -2M d'années suivis des Homo erectus et Homo heidelbergensis puis enfin des Homo neandertalensis et Homo sapiens. Que le lecteur étudie la figure ci-dessous et il se convaincra que la réalisation d'Homo sapiens ne s'est pas faite d'un coup de baguette magique créatrice. En pensant au récit de la Genèse, il serait maintenant intéressant de savoir à quel moment et pour quelle forme fossile le croyant parle d'homme digne de ce nom, de l'homme considéré comme voulu par dieu, doué de cette liberté et de cette responsabilité, en faisant un interlocuteur à part entière, dans ses relations spirituelles avec son créateur!

La science nous apprend une hominisation progressive alors que la création est immédiate; On ne voit pas comment ces deux conceptions pourraient être conciliables! Paul Chauchard dans son ouvrage: "La Science détruit-elle la Religion?" écrit ceci: "Pratiquement à l'origine, l'homme paraît très proche de l'animal parce qu'il n'a pas encore appris à se servir culturellement de son cerveau; il n'a pas un vrai langage développé, mais une simple possibilité d'articulation qui permettra ce langage et le permettrait déjà si le langage social existait. On sait mal où l'homme commence, mais il est certain qu"il a commencé; biologiquement il n'y a pas de transitions s'il y a des espèces intermédiaires. On est homme, c'est-à-dire on a les aptitudes cérébrales humaines ou on ne l'est pas". Alors, parmi les espèces fossiles citées, lesquelles seraient humaines? Le critère du "langage social" désignerait les néandertaliens et les hommes de Cro-Magnon, ces derniers à plus forte raison, vu leur activité artistique. Mais il faudrait alors laisser dans l'animalité les Homo erectus manifestement humains comme en témoignent les outils qu'ils ont laissés, bifaces retouchés, outils sur éclats. Aujourd'hui tous les paléontologues sont d'accord pour accorder avec certitude, le genre Homo, au moins à partir d'Homo ergaster, d'apparition plus ancienne qu'Homo erectus.

 

De plus, dans l'optique catholique, doit exister une vaste unité du genre humain du fait de l'existence d'un unique couple originel, Adam et Eve: le créationnisme biblique est monogéniste. Ce monogénisme a participé au modelage de notre mentalité collective et jusqu'à une période récente la schématisation phylogénétique a été marquée par le postulat de l'ancêtre commun. L'accumulation de fossiles retrouvés a conduit à des représentations actuelles sans doute plus conformes à la réalité. A la conception d'une évolution linéaire, quoique ramifiée, succède aujourd'hui une conception buissonnante. Bien que rien ne soit prouvé, la tendance actuelle est plutôt au polygénisme. La science est en train de se dégager du monogénisme biblique.

 

Si le polygénisme apparaît anti-biblique car atteignant l'unité du genre humain, une autre discussion moderne menace la Bible également; elle a trait au statut actuel des hommes de Néandertal par rapport aux hommes modernes. (voir le Texte 5: "Deux espèces humaines".)

 

Pie XII a traité de la question du monogénisme/polygénisme. Dans l'encyclique "Humani Generis" (1950) il écrit :

« Mais quand il s'agit d'une autre vue conjecturale qu'on appelle le polygénisme, les fils de l'Église ne jouissent plus du tout de la même liberté. Les fidèles en effet ne peuvent pas adopter une théorie dont les tenants affirment ou bien qu'après Adam il y a eu sur la terre de véritables hommes qui ne descendaient pas de lui comme du premier père commun par génération naturelle, ou bien qu'Adam désigne tout l'ensemble des innombrables premiers pères »...

En effet on ne voit absolument pas comment pareille affirmation pourrait s'accorder avec ce que les sources de la vérité révélée et les actes du magistère de l'Eglise enseignent sur le péché originel, lequel procède d'un péché réellement commis par une seule personne, Adam, et qui transmis à tous par génération, se trouve en chacun comme sien."

Pie XII a très bien vu le problème: si les scientifiques ont raison, l'Eglise a tort, or en matière de doctrine elle est infaillible!…Si l'homme n'a pas été voulu d'emblée parfaitement réussi, placé dans les meilleures conditions terrestres pour exercer sa liberté, le dogme du péché originel s'effondre, entraînant dans sa chute, celui de la rédemption qui lui est intimement lié. C'est donc le cœur de l'édifice dogmatique qui s'écroule et ses promoteurs deviennent alors des mystificateurs. Dès la publication du livre de Darwin l'Église a bien sûr tout de suite repéré le danger et a commencé par honnir ce fruit de la "fausse science", la vraie étant celle qui est en accord avec les dogmes de l'Eglise. (Le concile Vatican I est sans ambiguïté là-dessus)

Il est donc aisément compréhensible que l'Eglise ait commencé par tirer à boulets rouges sur la théorie de l'évolution.

 

                                                     Bruno ALEXANDRE

 

(1) Le livre de Chaline est digne d'intérêt mais le lecteur doit être averti que ce chercheur a pris par ailleurs des positions qui débordent le strict cadre scientifique.

(2) La lettre M signifie millions d'années (ex: -5M signifie "il y a 5 millions d'années")

 

 

 

 

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