Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

 

 

   

                       DIEU, LE MAL ET LA MORALE

 

 

Le mal dans l'optique traditionnelle

 

Pour l'athée, Dieu n'est que trois voyelles et une consonne. Pour discuter de Dieu, il faut donc nous en remettre à ses attributs qui se trouvent par exemple dans le catéchisme officiel de l'Eglise catholique.

Dieu est présenté comme :

1. Omnipotent

2. Omniprésent

3. Omniscient ; Il est donc doué de prescience, il est capable d'anticiper.

4. Dieu est un être infiniment bon

5. Il est aussi qualifié d'éternel, de parfait, d'infiniment sage et de totalement libre.

 

Vis à vis de tous ces attributs, la question de l'existence du mal pose problème ; C'est peut-être Albert Camus qui l'a exprimé de la façon la plus lapidaire :

" On connaît l'alternative, a-t-il écrit, ou nous ne sommes pas libres et responsables et Dieu tout puissant est responsable du mal. Ou nous sommes libres et responsables, mais Dieu n'est pas tout puissant . "

Epicure, plus complet, pose le problème comme suit :

" Ou bien Dieu veut supprimer les maux, mais il ne le peut pas. Ou bien il peut mais il ne le veut pas. Ou bien il ne le peut ni ne le veut... S'il le veut et ne le peut pas, il est impuissant, ce qui est contraire à sa nature. S'il le peut et ne le veut pas, il est mauvais, ce qui est également contraire à sa nature. S'il ne le veut ni ne le peut, il est à la fois mauvais et faible, c'est-à-dire qu'il n'est pas Dieu... Mais s'il le veut et le peut, ce qui seul convient à ce qu'il est, d'où vient donc le mal, et pourquoi ne le supprime-t-il pas?"

 

Nous reviendrons sur tout cela, admettons pour l'instant que le mal soit l'avatar de la liberté et voyons quel est le dessein, le plan de Dieu pour l'éradiquer. Ne participe-t-il pas au mal dans la mise en œuvre de ce plan ? La réponse est pour moi positive ; en voici quelques justifications :

 

A) Poursuivant un dessein salvateur, Dieu s'est choisi un peuple, et dans la longue pérégrination qui le conduira à la terre promise il apparaît comme un Dieu guerrier, " le Dieu des armées". Voilà que le Dieu de tous devient le Dieu nationaliste de quelques uns, le peuple élu, la race élue.

Qui mènerait les guerres pour la conquête de la terre promise? YAHVE par l'intermédiaire des soldats de son "peuple saint": plus que des guerres saintes, les guerres d'Israël furent des guerres divines. Le courage du soldat efficace sera de croire que le bras de Dieu guide le sien.

On est horrifié à la lecture des guerres sauvages de l'Ancien Testament et même les interprétations les plus indulgentes ne gommeront pas la violence de ce Dieu . N. LOHFING, un professeur jésuite d'exégèse, le reconnaît .

Les théologiens nous expliquent que le Dieu de l'AT fait l'éducation de son peuple pour l'amener progressivement à la morale du NT . Ainsi le Père René COSTE qui fut président de Pax Christi écrit dans un ouvrage collectif " La religion et la guerre " que la persistance en Israël de l'usage guerrier des peuples du Proche-Orient nous révèle, je cite, " à quel niveau exact de civilisation Dieu a voulu prendre son peuple choisi pour en faire son éducation. En fait, Israël fut souvent moins cruel que ses voisins " et ainsi " il témoigne d'un vrai progrès dans le droit de la guerre ". (1)

A tout cela, quelqu'un que vous connaissez bien, Robert JOLY, a répondu par ces mots : " Si Dieu se veut pédagogue, pourquoi commencer si bas, dans la violence totale ? C'est comme si pour être assurés que nos enfants fassent des progrès, il fallait d'abord les inciter au crime. " (2)

En l'occurrence, le criminel n'est-il pas ici Dieu lui-même puisqu'il guide le bras du soldat fidèle ?

 

B)   Je fais l'impasse sur l'épisode scandaleux de JOB pour en venir tout de suite à la Rédemption : n'est-elle pas aussi une participation au mal ?

Diderot la caractérise dans ses secondes pensées philosophiques par ces termes: " Ce Dieu qui fait mourir Dieu pour apaiser Dieu. "

Elle est en fait le rachat du mal par le mal ! Quel père accepterait aujourd'hui les souffrances et la mort de son fils, même pour une fin sublime ?

Dans le même ordre d'idées, le Dieu qui mit à l'épreuve ABRAHAM en lui demandant de sacrifier son fils est-il concevable pour notre morale ?

Une autre question : Le sacrifice rédempteur est ancien (2000 ans) Comment se fait-il que Dieu n'ait pas encore arrêté la marche satanique de ce monde afin d'économiser des souffrances et des vies ? Ne serait-il pas un peu sadique ? !

 

C)    Enfin Dieu ne participera-t-il pas encore au mal à la fin de l'histoire qui ne sera pas une partie de plaisir si j'en crois MATHIEU XXIV qui annonce : ce sera "l'abomination de la désolation [...] il y aura alors en effet une grande détresse telle qu'il n'y en a pas eu de pareille depuis le commencement du monde jusqu'à maintenant et qu'il n'y en aura jamais plus". (MAT. XXIV: 15et 21)

Au jour du jugement un tri sera fait entre les bons et les mauvais et ces derniers prendront le train de l'enfer. Jusqu'à depuis peu l'enseignement catholique sur l'enfer a été terrible , on peut dire même, délirant, mais curieusement, elle a récemment gommé ses excès.

Même si l'enfer biblique est moins terrible que l'enfer catholique, il demeure au minimum, d'après les Ecritures, un lieu où la séparation d'avec Dieu a comme conséquence un mal être éternel.

Pour une mauvaise vie terrestre, très limitée dans le temps, une sanction définitive de mal être éternel est incompatible avec l'attribut d'infinie bonté de Dieu ou alors sa morale est différente et en deçà de la nôtre.

Avec tout cela l'Eglise demande de croire en la bonté de la divine Providence définie par le catéchisme comme étant "les moyens par lesquels Dieu conduit avec sagesse et amour toutes les créatures jusqu'à leur fin ultime. (§321).

Quels que soient les écueils humains DIEU va réaliser inexorablement son dessein primitif d'un monde parfait et bon. Sa Providence, je cite, "prend soin de tout, des moindres petites choses jusqu'aux grands événements du monde et de l'histoire." (§303).

Les hommes "peuvent entrer délibérément dans le plan divin, par leurs actions, par leurs prières, mais aussi par leurs souffrances. Ils deviennent alors pleinement collaborateurs de Dieu et de son Royaume." (§307).

Enfants du ghetto par vos souffrances vous avez été " collaborateurs de Dieu ." ! Et vous avez collaboré à quoi ? Eh bien au plan de Dieu qui a prévu de tirer des pires maux , " de plus grands biens " (§412) dit le Catéchisme où l'on peut même lier cette citation : " O heureuse faute (la faute originelle) qui a mérité un tel et un si grand rédempteur. "

Lequel d'entre nous, à la place du Père suprême, sachant que surviendrait le mal, l'aurait permis, même en organisant une fin sublime pour les victimes? Et il est un mal que toutes les sublimes félicités divines ne justifieront jamais, c'est la souffrance des enfants que le philosophe et moraliste Marcel CONCHE qualifie de "mal absolu".

Pourquoi la souffrance de l'enfant serait-elle le mal absolu? Parce que l'enfant, nous dit M. CONCHE, "N'a pas encore l'usage de la liberté, donatrice de sens. Il lui manque la capacité de prendre du recul par rapport à lui-même, de se dépasser. L'adulte supporte le présent à partir de l'avenir et, ayant réfléchi à ce qui compte pour lui et par quoi il décide de se définir, agit ou réagit en fonction d'une unité de direction qu'il a imprimée à sa vie. Il peut toujours décider de souffrir ou qu'il a souffert, pour quelque chose. Mais l'enfant souffre pour rien." (3)

Aussi grande qu'ait été la souffrance de JESUS, elle ne peut être mise sur le même plan que la souffrance de l'enfant torturé; elle n'égalera pas la souffrance des petits enfants martyrisés car JESUS savait qu'il souffrait pour une grande cause; les petits enfants, eux, ne savaient rien! Il n'est donc pas soutenable de dire que " sur la croix, le Christ a pris sur Lui tout le poids du mal". (§1505)

Si nous avons été créés "à l'image de Dieu" il nous est donc légitime de l'interpeller sur sa création où il se trouve que tant de vies sont broyées. Pourquoi a-t-il créé alors qu'il ne pouvait pas ne pas savoir, vu ses attributs, que le pire des maux, le mal absolu, surviendrait dans sa création ?

Le croyant innocente Dieu en raisonnant ainsi: "Les attributs de Dieu ne sont pas bafoués par sa création. Si le mal existe, c'est simplement parce que Dieu n'a pas voulu être un tyran ; il a engendré des créatures ayant fait un mauvais usage de leur liberté."

En d'autres termes, Dieu se "laverait les mains" du mal de sa création. Il ne serait pas responsable comme n'est pas responsable le fabricant de voitures quand un accident survient à son client pour faute de conduite.

Comparaison n'est pas raison ; Dieu n'est pas fabricant de voitures. Dieu, avant de créer, savait que des "accidents" pouvaient se produire, il savait même qu'ils allaient se produire (rien n'échappe à Dieu par définition).

La sagesse aurait donc voulu qu'il s'abstienne de créer afin que le mal n'entache pas sa perfection ou qu'il crée des créatures vraiment parfaites, c'est à dire capables de résister au mal..

Au vu des Ecritures il apparaît que Dieu s'est bien posé le problème du mal. Nous apprenons qu'il n'est pas étranger à son plan. Vous connaissez en effet le fameux arbre de la connaissance du bien et du mal de la Genèse !

Que l'on considère la lettre ou l'esprit de ce verset, cet arbre fatidique prouve qu'avant de créer, Dieu savait ce qu'était le mal ! Ainsi cet être tout puissant a créé des individus libres tout en sachant que la liberté serait source de mal. Dieu est donc indirectement responsable du mal , même s'il ne l'a pas souhaité .

On peut même aller plus loin et se demander si Dieu n'a pas été, dans un certain sens, un Dieu tentateur. Il semble logique, en effet, d'admettre que c'est Dieu qui a tout "amorcé" en voulant mettre à l 'épreuve nos premiers parents. Il a fourni le papier et les allumettes…

Qu'ADAM et EVE, soi disant parfaits, aient été aussi faibles et tous les deux, ne laisse de surprendre ! En effet, ils succombèrent avec une insouciance et une désinvolture d'enfants, si l'on réfléchit à la gravité de l'ordre donné à l'Homme. Etaient-ils vraiment libres?

M. CONCHE a dit, fort justement, et avec on ne peut plus de force que le mal n'est pas nécessaire à la réalité de la vraie liberté :

"Si ce qui est lié à la liberté, dit-il, c'est la possibilité du mal non le mal lui-même, Dieu aurait pu vouloir un monde où il y aurait eu la liberté sans le mal...(Or il suffit qu'il ait pu le faire pour que Dieu ait dû le faire.)

Le philosophe conteste même que la liberté implique la possibilité du mal car, écrit-il

". La liberté que le chrétien accorde à Dieu n'implique d'aucune façon la possibilité du mal : donc, ce qui implique la possibilité du mal, ce n'est pas la liberté comme telle. .… la liberté et la capacité de mal sont évidemment en relation inverse. Non seulement il y a des degrés de liberté, mais devenir plus libre, c'est devenir moins capable de mal. A la limite, le sage (Socrate si l'on veut) a perdu jusqu'à la capacité de mal faire." (4)

Remarquons à ce propos qu'après la fin de l'histoire, une fois les conditions de perfection retrouvées, le plan de DIEU prévoit une vie éternelle, pour ceux que le jugement dernier aura déclaré justes, sous de nouveaux cieux et une nouvelle terre où désormais ne surviendra plus le mal. Se trouve ainsi démontrée une adéquation possible entre une parfaite liberté et l'impossibilité du mal. La raison se demande alors immédiatement pourquoi ce qui sera possible, à la fin, ne l'a-t-il pas été, au commencement?

 

Dans cet ordre d'idée, le Fils rédempteur a effectivement montré que la liberté sans le mal était possible.. Il a été effectivement homme dans toute l'acception du terme, un "simple homme" (PHL II:7), un "second ADAM" (avant la chute) et il n'a pas péché, sa liberté fut donc bien parfaite ! Alors pourquoi Dieu n'a-t-il pas octroyé la même liberté à Adam et Eve afin que jamais le mal ne tache la création ? La liberté de nos premiers parents et, il ne faut pas l'oublier, celle du chérubin qui devint Satan, était donc imparfaite, "partielle", pour reprendre l'adjectif de St AUGUSTIN, sinon ils n'eussent pas péché, de même que Jésus n'a pas péché.

Il apparaît donc que la liberté de nos premiers parents a été bien médiocre pour qu'elle se déconnecte si facilement de l'intimité avec le divin. Il est absolument impossible d'innocenter Dieu de cette médiocrité. Pourquoi donc le premier Adam n'a-t-il pas usé de sa liberté comme le second qui a été plus intensément tenté par Satan ? Il semble inexcusable que Dieu n'ait pas donné à nos premiers parents cette liberté dont nous parle St AUGUSTIN, pleine, pure, totale, qui en vertu de sa qualité ne trébuche pas à la première épreuve comme n'a pas trébuché Jésus.

Peut-être dira-t-on, l'humanité du couple originel était d'un degré inférieur à celle de Jésus puisqu'il fut Dieu fait homme. Selon cette optique, Dieu ne pouvait alors créer que de l'imparfait; en conséquence, il aurait dû s'abstenir pour que sa perfection soit.

Il reste cependant que MARIE, la " seconde Eve " bien que n'étant pas de nature divine fut, selon le dogme catholique d'une liberté parfaite ; elle n'a en effet jamais péché. Alors pourquoi donc la liberté de la première Eve n'a-t-elle pas été à la hauteur de celle de la seconde ??

 

A ce stade de la réflexion, nous aboutissons à une impasse. Il est rationnellement impossible de concilier le mal et Dieu. La situation du croyant est pourtant loin de s'en trouver désespérée. La théologie est entre autres faite pour répondre aux questions les plus délicates. L'échappatoire pour le problème qui nous préoccupe est de considérer que le mal est un mystère.

Nous pouvons lire ceci dans le catéchisme officiel de l'Eglise catholique :

" (L'action de Satan) est permise par la divine Providence qui avec force et douceur dirige l'histoire de l'homme et du monde. La permission divine de l'activité diabolique est un grand mystère, mais "nous savons que Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l'aiment"

Faire appel au mystère, c'est ni plus ni moins "convertir en solution, l'absence même de solution" (5) "pour en finir avec le problème et pour étouffer le scandale". (6). Et cela encore se discute car ce serait ainsi accepter que notre inacceptable soit acceptable pour Dieu ce qui implique que sa morale "supérieure" serait inférieure à la nôtre! Pour nous "un Dieu qui laisse les enfants au désespoir est pire que les hommes. Si donc il est "bon", c'est en un sens qui n'a plus aucun rapport avec ce que nous entendons par là. Dès lors nous pouvons tout aussi bien dire "mauvais, puisque les notions de bien et de mal sont confondues. (7)

Le croyant, adepte du mystère, ne pouvant valider cette conséquence doit, envers et contre tout, conserver un Dieu bon, donc admettre que la morale divine puisse s'accommoder par exemple des génocides du XXème siècle et que le supplice des enfants puisse être légitimé selon des critères étrangers à notre raison et aux raisons de notre conscience. Nous aboutissons là à une démission de la raison afin de rendre acceptable ce qui la nie, attitude des plus dangereuses, car c'est ainsi ouvrir la porte, au nom de la foi, aux extrémismes de la pensée dont l'histoire montre qu'ils peuvent nourrir les fanatismes les plus sanguinaires.

 

Il apparaît finalement clairement que contrairement à ce qu'affirme la dernière encyclique de Jean-Paul II la foi est contre la raison et la morale ! c'est pour cela que je fais mienne la position du philosophe Marcel CONCHE qui écrit :

" D'un point de vue moral, je n'ai pas le droit de croire, je ne puis croire en Dieu. "Il est moralement nécessaire d'admettre l'existence de Dieu" dit KANT ; sur ce point le renversement du kantisme s'impose inévitablement, et il faut dire: IL EST MORALEMENT NECESSAIRE DE NIER L'EXISTENCE DE DIEU. " (8)

 

                                              Bruno ALEXANDRE

 

Notes :

(1) P. VIAUD - Les religions et la guerre - Cerf - 1991 p.89
(2) R. JOLY - Dieu vous interpelle ? Moi il m'évite… - Espace de Liberté -2000 p.113
(3) M.CONCHE - Christianisme et mal absolu in Raison Présente N° 7 - 1968 P. 76
(4) Raison Présente N° 10 - 1968
(5) Raison Présente N°7 - P.81
(6) Ibid. P. 83
(7) Ibid. P. 85
(8) Ibid. P. 83

 

 

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