Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale
Science-Religion Bruno ALEXANDRE Dieu - Le Mal - La Morale

 

DOSTOÏEVSKI ET LA SOUFFRANCE DES ENFANTS 

 

1) Les Frères Karamazov:

 

"Mais les enfants, les enfants? Comment justifier leur souffrance? C'est un problème que je n'arrive pas à résoudre. Je le répète pour la centième fois : il y a, en ce monde, une multitude de problèmes, mais j'ai choisi celui-là, celui des enfants, parce qu'il me permet d'exprimer plus clairement ce qui me tourmente. Dis-moi : si les hommes doivent souffrir pour préparer, par leur souffrance, l'harmonie universelle. pourquoi faut-il que souffrent aussi les enfants ? Pourquoi ont-ils été enfermés dans ce cycle, et pour quelle raison doivent-ils, eux aussi, concourir à l'harmonie par leur douleur ? C'est absolument incompréhensible. Qu'ont-ils fait pour être entraînés dans cette tourmente? J'admets à la rigueur, la solidarité des hommes dans le péché (et leur solidarité dans l'expiation), mais les enfants n'y ont pas eu de part ! Dira-t-on qu'ils portent dans leur chair les péchés de leurs parents, et qu'ils en sont par conséquent solidaires ? Ce serait là une Vérité qui ne relèverait pas de ce monde en tout cas, et elle n'est pas accessible à mon intelligence ! Un mauvais plaisant objectera peut-être que l'enfant grandira et péchera à son tour, le moment venu. Mais ce garçon de huit ans n'a pas eu le temps de grandir, et il a été déchiré par les chiens ! Oh ! Aliocha, loin de moi toute idée de blasphème. J'imagine comment exultera l'univers, lorsque toutes les voix du ciel et de la terre entonneront à l'unisson un hymne de grâces au Créateur, et que tous les vivants, et tous ceux qui vécurent proclameront : « Tu as raison. Seigneur, et nous avons compris Tes voies ! » La mère embrassera alors le bourreau qui fit déchirer son enfant par les chiens, et tous les trois diront, à travers les larmes de leur attendrissement : « Tu as raison, Seigneur ! » Tous les mystères s'expliqueront et ce sera l'apothéose de la Connaissance. Mais c'est ici justement qu'est le hic, car je n'accepte pas cette solution de l'énigme. Et je me hâte de prendre mes mesures pendant que je suis encore de ce monde. Il se peut en effet, Aliocha, qu'au moment où j'assisterai à ce triomphe final de la Vérité et où je ressusciterai pour en être témoin, je m'écrie, moi aussi, avec tous, en apercevant la mère, le bourreau et l'enfant étroitement enlacés et réconciliés : « Tu as raison, Seigneur ! » Mais je ne veux pas le faire et je tiens à me préserver à l'avance de cette abdication. Je renonce définitivement, pour cette raison, à l'Harmonie supérieure. Elle ne vaut pas, à mon avis, une seule des larmes de l'enfant martyrisée qui se frappait la poitrine de ses poings dans un lieu nauséabond et priait « le bon Dieu » à travers ses pleurs inexpiables. Aucune harmonie future ne rachètera ces larmes-là. Or il   faut   qu'elles   soient   rachetées,   sans   quoi   il   n'y   aurait pas d'harmonie. Mais par quoi seraient-elles rachetées ? Par quoi pourraient-elles être effacées ? Par le châtiment, peut-être, qui s'abattra sur le coupable ? Que m'importe ce châtiment ! Je n'en veux pas, je n'appelle pas les tourments de l'Enfer pour les bourreaux. L'Enfer n'y changera rien, et n'empêchera pas l'enfant d'avoir été martyrisé. Où donc serait l'Harmonie, si l'Enfer existait ? Je désire pardonner et me réconcilier, je souhaite qu'il n'y ait plus de souffrance dans l'univers. Si les larmes des enfants sont indispensables pour parfaire la somme de douleur qui sert de rançon à la Vérité, j'affirme catégoriquement que celle-ci ne mérite pas d'être payée un tel prix ! Je ne veux pas, en un mot, que la mère se réconcilie avec le bourreau qui a fait déchiqueter son fils. Elle n'a pas le droit de lui pardonner. Qu'elle passe sur sa propre souffrance, sur son immense douleur maternelle et n'en tienne plus rigueur au tortionnaire, libre à elle. Mais elle n'a pas le droit de pardonner les tortures infligées à son enfant, même si celui-ci les pardonnait lui-même. S'il en est ainsi, si les victimes n'ont pas le droit de pardonner, où est alors l'harmonie, je te le demande? Y a-t-il un être dans l'univers qui ait le pouvoir et le droit de pardonner ? Je ne veux pas de cette harmonie, je la repousse par amour de l'humanité. Je préfère que les souffrances de ce monde demeurent inexpiées. J'aime encore mieux conserver ma douleur non rachetée et mon indignation inassouvie, dussé-je avoir tort. Le prix exigé pour l'harmonie est trop élevé et n'est pas à la portée de notre bourse. Le billet d'entrée coûte trop cher. C'est pourquoi je me hâte de rendre mon billet. Etant un honnête homme, je me sens tenu de le restituer au plus vite. C'est ce que je fais. Je ne renie pas le Seigneur, Aliocha. Je me borne à Lui retourner respectueusement mon billet.

- C'est de la révolte, fit Aliocha d'une voix douce et en baissant les yeux.

- Une révolte ? Je n'aimerais pas que tu me juges ainsi - fit Ivan d'un ton pénétré. Il est impossible de vivre dans la révolte et je tiens à vivre. Réponds-moi à une question, mais réponds franchement, j'y tiens : si tu étais l'architecte des destinées humaines et que tu désirais bâtir un monde dans lequel l'humanité trouverait finalement le bonheur, le calme et la paix, entreprendrais-tu cette œuvre, sachant qu'elle ne pourrait être réalisée qu'au prix de la souffrance, ne fût-ce que d'un seul petit être innocent, de cette enfant, par exemple, qui se frappait la poitrine à coups de poings ? Si l'édifice ne pouvait être bâti que sur les larmes inexpiées de cette petite, si c'était une nécessité inéluctable sans laquelle le but ne pourrait être atteint, consentirais-tu encore à être l'architecte de l'univers dans de telles conditions?

- Non, je n'y consentirais pas, répondit Aliocha d'une voix ferme."

                 (1ère partie - livre V - 4: la révolte)

 

                                      ***

 

Nous ajouterons maintenant un extrait du Chapitre V: "Le Grand Inquisiteur" qui fait immédiatement suite à "La révolte".

Bien que Dostoïevski n'ait pas rejeté le Christ (Cf. ci-dessous la lettre à Nathalia von Vizine ), il met dans la bouche d'Ivan les paroles d'un grand inquisiteur espagnol qui se trouve soudain devant Jésus qui "voulait seulement passer quelques instants fugitifs au sein de ses enfants, dans les lieux justement où crépitaient les bûchers des hérétiques."

Le Grand Inquisiteur dénonce l'échec du plan de Dieu:

 

            " Au lieu d'apporter à l'humanité les bases fermes et immuables de la tranquillité morale, et de les lui assurer pour l'éternité, tu lui as offert ce qu'il y avait, en ce monde, de plus mystérieux, de plus vague et de plus extraordinaire, tout ce qui dépasse la mesure des forces humaines. Tu as agi en cela comme si tu n'aimais pas du tout les hommes, toi qui es pourtant venu donner ta vie pour eux ! Au lieu de maîtriser la liberté humaine, tu l'as amplifiée et tu as multiplié ainsi à l'infini les tourments qu'elle engendre dans l'âme des hommes. Tu voulais que les hommes te donnent librement leur amour et qu'ils te suivent de leur plein gré, charmés et séduits par ta personne. Tu as aboli la dure, mais solide loi antique, et l'homme devait discerner lui-même désormais, par le jugement spontané de son cœur, le bien et le mal, n'ayant pour se guider dans ses hésitations que ton image devant ses yeux. Ne prévoyais-tu pas que, ployant sous le terrible fardeau de leur libre arbitre, les hommes en viendraient à rejeter un jour ton image et à mettre en doute ton enseignement ? Ils finiront par proclamer que la Vérité n'était pas en toi, car il était impossible de les livrer à une plus grande confusion et à de plus terribles tourments que tu ne l'as fait en leur laissant tant d'inquiétudes et de problèmes insolubles. Tu leur as fourni toi-même des armes pour détruire ton Royaume, et tu ne dois donc accuser personne de sa ruine."

 

                 (1ère partie - Livre V – 5: "Le Grand Inquisiteur")

 

 

2) Lettre à Nathalia von Vizine

 

" Que d'atroces tortures m'a coûtées et me coûte encore maintenant cette soif de croire qui est d'autant plus forte en mon âme qu'il y a en moi plus d'arguments contraires. Pourtant Dieu m'envoie parfois des instants où je suis tout à fait paisible ; à ces instants-là, j'aime et je me sens aimé par les autres ; et c'est à ces instants-là que j'ai formé en moi un Credo où tout est clair et sacré pour moi. Ce Credo est très simple, le voici : croire qu'il n'est rien de plus beau, de plus profond, de plus sympathique, de plus raisonnable, de plus viril et de plus parfait que le Christ ; et je me dis avec un amour jaloux non seulement qu'il n'y a rien, mais qu'il ne peut rien y avoir. Plus encore, si quelqu'un me prouvait que le Christ est en dehors de la vérité, et qu'il serait réel que la vérité fût en dehors du Christ, j'aimerais mieux alors rester avec le Christ qu'avec la vérité. "

 

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